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Introduction au hors-série LES CHOIX DE VIE
   
  Choisit-on vraiment sa vie ? Parler de « choix de vie » est-il encore pertinent quand la vie apparaît comme un enchevêtrement complexe de petites et grandes décisions le plus souvent imposées par un contexte de moins en moins maîtrisable ?
Pour éclairer cette question, Christus a lancé une enquête l’été dernier auprès de ses lecteurs, et, comme à l’accoutumée, les réponses ont été nombreuses, confiantes, et par là même très précieuses. Nous en rendons compte à la suite de cette introduction.
Traditionnellement, la notion de « choix de vie » s’applique, depuis Cassien, à celle d’« état de vie ». La vie chrétienne est appelée à se vivre soit dans le mariage, soit dans le célibat consacré à travers une vie religieuse ou presbytérale. Choisir sa vie consiste alors à reconnaître à quel « état de vie » chacun est appelé par Dieu. C’est l’objet toujours très actuel des « retraites de choix de vie » où des jeunes éclairent leur désir et leur avenir à l’aide de l’Évangile.
Cependant, l’enquête - comme les articles ici rassemblés, tirés de fonds de la revue ou écrits spécialement pour ce hors série - laisse percevoir deux inflexions sur son orientation de vie et sur la forme que peut prendre cette vie tout au long de son déroulement.

Choisir la vie

La première inflexion est qu’aujourd’hui l’on choisit la vie plus qu’on ne choisit sa vie. Ce qui est perçu, reçu, révélé comme source de vie heureuse au moment d’un choix de vie est privilégié sur le choix d’un modèle ou d’un état de vie. Cela se constate au moment d’un choix initial qui par la suite se transforme sous la pression des circonstances de l’existence. Mais ce peut être aussi des choix réalisés à des étapes successives qui n’en dessinent pas moins une cohérence, une direction, comme si la vie invitait à consentir d’abord à ses choix.
Que l’état de vie vienne en second ne signifie pas qu’il soit secondaire. Au contraire, il est le cadre où beaucoup, à des moments cruciaux de leur existence, se sentent appelés à choisir de nouveau leur vie et à s’engager dans une vie plus pleine, renouvelée. Ce qui disparaît, c’est la perspective d’une trajectoire unique pour toute la vie. L’histoire de chacun est faite de déplacements, de brisures, de recommencements, et par là même de choix à reconsidérer, souvent tout autrement. Ce qui demeure, c’est bien le désir de se laisser appeler par l’Évangile dans les moments de refondation. C’est pourquoi il serait injuste de lire les ruptures de voeux, les divorces et remariages sous le seul registre de l’infidélité à un choix de vie. Aussi bien, la seule fidélité à l’état de vie ne rend pas totalement compte du choix de demeurer sa vie durant dans la même forme de vie. À la lumière de la mort et de la résurrection du Christ, nombre de ces choix, comme le laissent entendre bien des réponses à l’enquête, peuvent sans doute être lus comme des choix pour une vie plus lumineuse, longuement mûris dans la prière.
Qu’il s’agisse d’un choix initial ou de choix successifs, un « choix de vie » revient donc, la plupart du temps, à choisir ce qui apporte et donne davantage de fécondité à l’avenir personnel, à l’encontre de replis sur soi ou de logiques de mort. Plus que la recherche d’épanouissement personnel, largement invoquée de nos jours, c’est la quête d’un amour plus authentique et universel qui assurerait le fondement et la cohérence de ces choix, et de l’histoire qu’ils dessinent.

Vivre « avec » ou vivre « pour » ?

La seconde inflexion porte sur le mode de vie induit par le choix. Il semblerait que l’on choisisse d’abord aujourd’hui de donner sa vie à quelque chose avant de la donner à quelqu’un, de vivre pour avant de vivre avec. Comme si la perception de l’appel de Dieu et la réponse à donner étaient d’abord liés, voire suspendus, à un projet personnel où l’on puisse trouver sa place, sa fonction, du sens. Cela inverse en quelque sorte l’ordre des termes proposé la tradition, où la relation précède et génère le projet. On trouverait sans doute bien des raisons à ce renversement, et l’on peut certainement le lire sur fond d’un certain effacement des repères institutionnels, d’une individualisation des projets dans une société beaucoup plus mobile que par le passé, d’une culture où l’objectif et le résultat l’emportent sur l’appartenance... Mais plus intéressant est peut-être d’en discerner quelques implications et quelques enjeux pour aujourd’hui et demain.
En laissant ouvert le choix de l’état de vie, la priorité donnée au projet permet aux personnes de s’investir dans une action qui a du sens, tout en donnant du temps à la liberté pour chercher à réaliser la forme d’engagement relationnel qui lui convient davantage ou auquel elle se découvre appelée. Pour des gens qui vivent un célibat non choisi, quelles qu’en soient les modalités, une possibilité de reconnaissance, de re-naissance à soi-même, de confiance dans l’avenir est alors réellement donnée. D’autres y trouvent un regain de dynamisme et de motivation dans leur vocation ou leur état de vie. Quelques réponses à l’enquête sont éloquentes de ce point de vue, et nombre de Communautés nouvelles et mouvements chrétiens et humanitaires sont des lieux porteurs de projets où se croisent, s’appellent et collaborent des états de vie différents.

Des repères renouvelés

Paradoxalement, cet état de fait ne vient-il pas renouveler la pertinence de ces repères traditionnels que sont les états de vie ?
Pour qu’ils soient portés sans écraser, pour que des hommes et des femmes y trouvent la voie d’une réalisation authentique d’eux-mêmes et de leur foi, ces projets supposent, on le voit bien, un réseau relationnel fort, une communauté, qu’elle soit conjugale, familiale ou religieuse. Faute de quoi les personnes qui s’y investissent risquent de s’enfermer dans leur seule résolution, de s’isoler, à proprement parler d’être sacrifiées sur l’autel de leur action : du mari trop investi dans son travail au prêtre ou religieux « mangé » par sa charge, la même complicité avec des logiques plus pélagiennes qu’évangéliques est bien connue.
À l’inverse, trouvant force et vertu à nourrir la conscience personnelle d’être choisi, aimé, ce lien fraternel, conjugal ou familial, construit dans le partage et le discernement une confiance et une espérance indispensables tant à la réalisation de soi et au succès des projets entrepris, qu’à l’acceptation des déceptions ou des échecs. Plus encore, l’intégration des ruptures dans nos vies change le regard porté sur autrui et sur le monde, comme l’expriment avec beaucoup de simplicité et d’abandon diverses réponses à l’enquête. Une compassion nouvelle naît là, dans la gratuité de la prière et l’humilité devant des situations qui nous dépassent. On s’y découvre à la fois plus libre et plus étroitement lié à Jésus-Christ.

Les situations nouvelles appellent autant à tenir compte de nouveaux repères qu’à renouveler le sens de ces mêmes repères, car en définitive il s’agit bien toujours de choisir d’incarner sa liberté dans le monde à la suite du Christ humble et pauvre.

Remi de Maindreville s.j.
   
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