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Catherine Chalier
TRANSMETTRE DE GENERATION EN GENERATION
Buchet-Chastel, 2008, 272 p., 21 euros.
Bien que l'auteur, philosophe de l'altérité à la suite de Lévinas, ne soit pas soupçonnable de se laisser aller au « sentiment océanique » ou volonté de fusion avec le monde en dehors de toute attache religieuse, son écriture n'en évoque pas moins le mouvement des vagues océanes. D'un chapitre à l'autre, la dynamique de l'interrogation vient battre les idées reçues sur les actes de transmission, telles la norme tyrannique prétendant secouer le joug aliénant des traditions en se posant elle-même comme vérité incontestable, le mépris revendiqué du « désir de poursuivre (...) une histoire commencée avant soi, le scepticisme ambiant relatif à toute proposition de sens » (« ils » choisiront plus tard).
Au faîte de la vague se dévoile l'objectif du livre écrit, « non par dépit, non par désir de retourner aux traditions, mais pour résister à l'abîme », en mettant à l'épreuve aujourd'hui ce qui nous vient de nos sources, qu'il s'agisse de l'Antiquité païenne ou des monothéismes dont la tradition hébraïque de la pensée, magistralement sollicitée ici. Le questionnement creuse alors les récits anciens à la fois révélateurs des gouffres qui nous effraient et initiateurs de leur possible traversée. Et quand l'interrogation reflue, ce n'est que pour mieux laisser au lecteur la place et le temps de goûter le sel des réponses et interprétations recueillies, lesquelles viennent à leur tour augmenter la puissance de la vague suivante. Raconter, expliquer et démontrer, informer, écouter, désirer, témoigner en vivant, tels sont les « actes » de transmission qui doivent jouer ensemble, permettant de faire fructifier les richesses conjointes du concept et de l'image, de l'universel et du particulier. C’est alors que l’on peut déjouer les tentations de l'endoctrinement qui empêche l'inquiétude féconde par idolâtrie de la sécurité, et laisser s'éveiller et croître l'espérance du salut malgré « l'extrême coagulation des ténèbres » dont témoigne notre histoire
Mais dans ces domaines qui touchent à « la fine pointe de l'âme », les actes de transmission ne sont pas soumis à résultat. Nul automatisme, nulle obligation, sinon la responsabilité de donner à notre tour ce qui nous a fait choisir la vie, parce qu'il est bon de le faire, sans préjuger de l'acceptation ou du refus de ceux auxquels nous nous adressons. Un critère permet de discerner la dynamique de la transmission à l’oeuvre, celui du taam, mot hébreu traduit par « saveur, goût et signification », le taam jouant sa mélodie secrète chez celui qui donne et celui qui reçoit. Comment ne pas penser à la joie augustinienne engendrée par le Maître intérieur ou à la consolation ignatienne que l'on ne peut ni forcer ni retenir ? Personne n'en dispose, et cependant, elle est déjà au travail dans le fait de nous disposer à la recevoir.
ANNIE WELLENS
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