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Introduction au hors-série "Le corps"
   
  On oppose souvent « vie du corps » et « vie de l’esprit », comme si la seconde devait nécessairement dominer la première ou s’en dégager le plus possible pour être sauvée. La spiritualité est alors envisagée comme une progression vers une docilité plus accomplie du corps à l’égard de l’esprit. Il semble ainsi acquis que c’est à l’esprit de gouverner et modeler le corps, d’en faire un parfait « instrument » à son service, au service d’une idée plus noble, plus religieuse ou plus divine de l’homme, du religieux, du croyant. Mais d’où vient cet esprit et où conduit-il ? Et par quel chemin fait-il passer le corps ?
Dès l’origine, la foi invite à regarder le corps comme une réalité spirituelle, habitée, insufflée par l’esprit. Si l’émerveillement d’Adam devant Ève exalte leur divine origine, la capacité de distinguer et de nommer les éléments, de classer et de rythmer jours et activités, ne dit pas moins la joie de comprendre et de créer que l’homme peut discerner en toute réalité. L’homme s’y voit participer à un Esprit qui l’aime au point de le vouloir semblable à lui.
Inversement, il n’y a pas de réalité spirituelle sans dimension corporelle. C’est toujours dans l’expression et la finitude d’un corps que se dit, se perçoit, se ressent l’esprit - depuis la parole qui goûte la « bonté » de la création jusqu’au « murmure de fin silence » qui rafraîchit et réconforte Élie, sans oublier l’« haleine » que Dieu insuffle dans l’homme. La prière n’est-elle pas aussi cette unité du corps et de l’esprit se disposent intérieurement à attendre la venue du Seigneur dans sa parole, son souffle ?... Le corps est le lieu même de l’esprit.

L’oubli du corps

Proposer un regard spirituel sur le corps, comme nous le faisons ici, répond à une double nécessité. La culture ambiante en souligne la première : fortement valorisé et mis en scène, le corps est devenu un enjeu expérimental et médical, posant des questions éthiques d’autant plus cruciales que chacun s’en estime le seul maître et propriétaire. Pour autant, ne vit-on pas une sorte de nouvel oubli du corps, en particulier du corps comme personne ? Derrière l’objet scientifique, derrière la performance inlassablement recherchée, derrière la communication illimitée d’images désincarnées, que devient le corps humain, sexué, fécond, aimé, limité ? Que devient le corps comme sujet personnel de liberté et comme sujet social de relations, ouvert sur l’autre et sur Dieu ? Le corps qui exulte et jubile, qui souffre, vieillit, meurt ? Cette forme d’oubli appelle au recueillement plus encore qu’à la réflexion - à une écoute affinée, à une quête spirituelle.
Dans l’Écriture, l’Esprit qui engendre en Marie le « Verbe qui se fait chair » nous reconduit toujours à la réalité de ce que nous sommes : notre corps exprime notre désir le plus authentique, il incarne notre liberté et fait de notre vie une histoire singulière. L’Esprit nous donne la foi et le courage d’avancer, tout en respectant notre rythme propre. C’est là que Jésus, dans l’Évangile, vient révéler la tendresse de Dieu à celui qui s’ouvre à lui et l’appelle de tout son être, avec sa lèpre, son infirmité, ses mauvais penchants, mais avec par-dessus tout son désir de croire qu’une vie nouvelle est possible. C’est là que s’inscrivent en toute vérité nos joies et nos blessures les plus vives. Comme pour l’apôtre Thomas, la joie de découvrir le Ressuscité dans l’intériorité scellée de nos émotions donne l’audace de toucher du doigt les blessures de Celui qui demeure à tout jamais le Crucifié.

Vers une unification

Cette profonde unification de soi-même sous la mouvance de l’Esprit, cette consolation qui prend la mesure du corps et de sa disponibilité particulière, dans la santé ou la maladie, la réussite ou l’épreuve, la richesse ou la pauvreté, Ignace de Loyola l’appelle « motion » et la désigne comme un critère majeur du discernement des esprits. Elle devient signe du désir de Dieu qui meut ma propre volonté dans un choix délicat ou dans une recherche du chemin qui me convient davantage.
Lui-même avait dû faire l’expérience d’avoir un rapport plus juste à son propre corps. Elle nous est rapportée dans le Récit. Avant sa conversion, « adonné à la vanité du monde », il se fait opérer plusieurs fois de la jambe à la suite d’une mauvaise blessure au siège de Pampelune, et ne supporte pas d’en être « enlaidi ». Corps sous l’emprise de la chair. Un peu plus tard, ayant choisi de se donner entièrement au Christ, il est emporté dans un excès inverse qui lui fait frôler la mort : son désir de tout recevoir de Dieu est tel qu’il en vient à dénier son propre corps en ne s’alimentant pas des jours durant. Dangereusement affaibli, il lui faudra un ordre ferme de son confesseur pour sortir de cet excès. Corps abandonné à l’imaginaire, qui déclenche sa conversion. On mesure tout le bénéfice spirituel qu’il a retiré de cette expérience à travers les Exercices spirituels (n° 210-217) : un rapport juste au corps est le fruit d’un discernement et s’envisage dans la perspective d’une vie orientée par la recherche de Dieu, à la manière du Christ, avec l’aide d’un accompagnateur.
Il y a plus : l’unité de soi qu’entraîne ce juste rapport au corps n’est ni donnée d’avance ni établie une fois pour toutes. Les choix que nous avons à assumer, les actes que les circonstances nous invitent à poser, nous obligent à orienter nos forces. Mais la vie selon l’Esprit nous apprend aussi que ce combat n’a pas pour seule fin de canaliser nos pulsions ou d’éduquer notre affectivité. Elle nous révèle un adversaire qui déplace l’enjeu du combat : notre action vise-t-elle à donner corps à la confiance de Dieu, ou à nos convictions, projets et images ? C’est toute la ruse du Malin, du Diable – « menteur et homicide dès l’origine » – que de jeter le soupçon sur la bonté de Dieu, et d’introduire ainsi une méfiance qui fait de Lui un rival à séduire ou à fuir (Gn 3). Nos désaccords intérieurs s’avèrent l’indice d’une division plus fondamentale, celle qui, comme pour Adam, nous sépare de Dieu, car nous avons alors peur d’être nus devant Lui.
Jésus n’a pas échappé à cet adversaire, comme en témoignent les récits des tentations au désert : l’Esprit révèle-t-il l’amour créateur du Père dans la satisfaction et le salut de la chair jusqu’à transformer les pierres en pain ? Ou bien révèle-t-il le Fils de Dieu dans le déni du corps et le mépris de l’espace et du temps, jusqu’à affirmer spectaculairement sa toute-puissance en se jetant dans le vide ? L’une comme l’autre lient l’oubli du corps à l’oubli du Dieu de l’Alliance qui sauve les hommes au point de prendre corps au milieu d’eux. « Né d’une femme » (Ga 4,4), dans une famille, membre du peuple de Dieu, exerçant un métier, habité par une foi vécue à un moment précis du temps, attentif aux hommes et priant Dieu son Père, c’est avec toute son humanité que Jésus débusque la tentation qui le ferait échapper aux contraintes du corps de l’homme, à l’authenticité de l’Incarnation. Discernement précieux auquel nous entraîne le Fils de Dieu si nous voulons partager sa vie : la voix du Père se laisse reconnaître dans sa Parole attentive aux personnes, et non dans un commandement impérieux. Le souffle de l’Esprit vibre au profond du corps pour donner chair au désir ou à l’appel fraternel entendu, et non pour séduire ou capter les esprits.

***

L’ascèse trouve là son fondement et sa finalité : renoncer non par devoir, règle ou vertu, mais par obéissance et fidélité à cette voie de l’humble amour ouverte par Jésus-Christ. Il s’agit de disposer son corps et son coeur à l’écoute de l’Esprit et de ses appels au long de la vie, dans le monde, dans l’humanité, avec ses beautés, ses misères et sa violence. Cela suppose d’éduquer ses sens, d’exercer son corps et son esprit pour mieux entendre, aimer et servir le Christ qui ne cesse d’y venir. C’est une œuvre d’amour qui, comme tout amour vrai, implique de mourir à soi-même pour mieux accueillir l’autre et partager le don de la vie. Répondre à l’appel du « petit » (Mt 25,40), mon frère dans le besoin, dit bien le sens de l’ascèse évangélique. Thérèse d’Avila affirme à ce propos que porter un bol de bouillon à une soeur malade vaut mieux que l’oraison.
De cette ascèse, les sacrements et la prière sont la nourriture, la vie fraternelle en Église, le premier signe de l’humilité. Accueillir la différence jusqu’à l’aimer, c’est laisser advenir en soi l’incessante nouveauté du Christ et la partager dans le service de l’Église. Ainsi se façonne, avec la multitude des autres croyants et disciples, le « Corps de louange » que le Christ engendre dans le monde pour célébrer la gloire de son Père.
   
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