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Introduction
Retour aux sources
Claude Flipo s.j.
Rarement, dans l’histoire de l’Église, un emblème religieux aura été aussi controversé que celui du Sacré-Coeur. Représentant à la fois une dévotion intime, un culte public et une spiritualité, le symbolisme du coeur s’est prêté à de nombreuses interprétations qui, encore aujourd’hui, suscitent une profonde adhésion, une attention prudente ou un franc rejet. Tour à tour évoqué comme un appel à l’intériorité du « coeur à coeur » avec le Christ, ou comme l’image désuète d’une piété sentimentale, ou encore comme un drapeau à couleur de croisade, ce symbole, après avoir été remisé dans les oubliettes de l’histoire, refait aujourd’hui surface d’une façon qui nous interroge.
C’est peut-être justement la dureté des temps et la froideur de l’indifférence qui, réveillant la mémoire chrétienne, lui font découvrir à frais nouveaux la force d’une dévotion qu’à bon droit beaucoup préfèrent appeler une « spiritualité », pour souligner qu’elle est une voie qui conduit au centre de la révélation chrétienne. Alors qu’à l’aube du troisième millénaire se referme la Porte sainte, un autre symbole du Christ, le Coeur de Jésus, demeure plus que jamais ouvert, affirmait Jean-Paul II, faisant ainsi écho aux paroles du Concile : « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’hommes, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un coeur d’homme (...) en sorte que chacun de nous peut dire avec l’Apôtre : Il m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. »
Quoi de plus central, en effet, que le coeur, qui désigne à la fois le plus intime, le siège des pensées, des vouloirs et des sentiments, et le plus universel, l’amour qui se fait le prochain de tous ? Quoi de plus essentiel que la révélation d’un coeur d’homme qui est vraiment le coeur de Dieu ? En lui résident toutes les richesses de la divinité, « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour du Christ ». Or, nous avons besoin d’un centre. Dans la dispersion de la vie moderne, nous avons besoin d’un point d’attention qui rassemble nos esprits et nos énergies, qui intègre la contemplation et l’action, l’adoration et le service. Dans un monde divisé et meurtri, nous avons besoin d’une demeure où tous puissent être accueillis et réconciliés. Et de même qu’il y a pour la foi une hiérarchie des vérités révélées, il y a aussi dans la vie spirituelle un pôle qui doit unifier l’intelligence, l’affectivité et le vouloir. Il nous faut pour cela des « archétypes » ou des mots qui rassemblent toute la richesse du Mystère chrétien. « Coeur » est l’un de ces mots. En disant « Coeur de Jésus », nous nous adressons, au sein de l’humanité pécheresse et désemparée dont nous faisons partie, à Celui dont le côté a été transpercé par la haine et le refus, et qui n’a répondu que par l’amour et le pardon.
Qui sait encore pourquoi nos crucifix montrent le corps du Christ ouvert du côté droit (et non du gauche, où se trouve l’organe physique) ? C’est que ce coeur ouvert symbolise, dans la vision d’Ézéchiel, le côté droit du Temple d’où jaillit un torrent qui assainit la mer Morte et suscite la vie : « L’eau descendait de dessous le côté droit du Temple » (47,1). La vénération chrétienne ne vise pas l’organe physique mais le symbole. Car un symbole (sun-bolon en grec) est ce qui tient ensemble, ce qui relie les différents aspects du Mystère : le côté ouvert du nouvel Adam, dont est tirée la nouvelle Ève ; le voile du Temple, dont la déchirure laisse voir la Gloire de Dieu ; le rocher frappé par Moïse, d’où jaillit la source... Toutes ces images remontent à la mémoire du disciple, tandis qu’au pied de la croix il se rappelle l’Écriture, qui dit encore : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé.» Sous un mot, sous un symbole, tout est dit, qu’une humble religieuse de la Visitation entendit Jésus lui redire : « Voici ce coeur qui a tant aimé les hommes... »
Ce n’est pas par hasard que les mystiques, dès le XIIe siècle, passèrent de la contemplation des plaies du Christ à celle de son coeur. À ses réactions, ils ont connu quelque chose de la profondeur infinie de l’amour divin. A ses souffrances, ils ont mesuré la gravité de l’ingratitude humaine. Ils sont entrés en eux-mêmes, jusqu’à l’intime, pour, de là, sortir vers lui et puiser aux sources de la vie. Quatre siècles plus tard, l’un des premiers jésuites, Pierre Canisius, le jour de sa profession dans la basilique Saint-Pierre de Rome, alors qu’il se sentait écrasé par son indignité devant le sacrement du Corps du Christ, participait de la même grâce : « Mais vous, mon Sauveur, vous m’avez alors, pour ainsi dire, ouvert le Coeur de votre Corps très saint. J’avais l’impression d’en voir l’intérieur. Vous m’avez dit de boire à cette fontaine. Pour moi, j’éprouvais un grand désir de voir couler de là dans mon âme, à flots, la foi, l’espérance et la charité. J’étais assoiffé de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, et je vous priais de me purifier de la tête aux pieds, et de me revêtir de paix, d’amour et de persévérance pour couvrir mon âme dénudée. Et je sentis grandir en moi la confiance. »
En un temps d’athéisme pratique, le nouveau disciple a besoin lui aussi, pour assurer sa fidélité, de descendre jusqu’aux profondeurs de son propre coeur et de l’ouvrir à l’Esprit du Christ jusqu’à en être lui-même transpercé, « transpercé, comme le dit Karl Rahner, de voir Dieu exclu de l’existence des hommes, transpercé par la folie de l’amour, transpercé par l’insuccès, transpercé par l’expérience de sa propre misère et de sa propre insécurité, mais animé de cette conviction de foi que la mission rédemptrice passe nécessairement par un coeur de cette nature ».
À partir de ce centre peuvent alors se déployer les dimensions traditionnelles de la spiritualité du Coeur de Jésus, si liée aux Exercices spirituels, telles que le Concile les a mises à jour : adoration, consécration, réparation.
Adoration qui, ici, s’exprime par la stupéfaction devant le Christ en croix et le désir de lui rendre amour pour amour : « Je lui demanderai comment, lui, le Créateur, en est venu à se faire homme ; et comment, de la vie éternelle, il en est venu à la mort temporelle, et à mourir ainsi pour mes péchés. » Au pied de la croix, deux histoires se croisent, deux regards se parlent : « Et moi, que dois-je faire pour le Christ ? » (Ex. sp. 53).
Consécration, celle du baptisé qui, saisi par le Christ, cherche à le saisir à son tour : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de coeur" Mt 11,27). Auprès du Coeur de Jésus, a dit Jean-Paul II, le jour où, à Paray-le-Monial, il renouvelait la mission confiée à la Compagnie de Jésus, « le coeur de l’homme apprend à connaître le sens véritable et unique de sa vie et de son destin, à se garder de certaines perversions du coeur humain, à joindre l’amour filial envers Dieu à l’amour du prochain ».
Réparation, enfin, c’est-à-dire volonté de travailler efficacement à la civilisation de l’amour dans un monde défiguré par l’injustice et la violence. Réparer veut dire aujourd’hui s’engager pour la justice, au nom d’un amour préférentiel pour les blessés de la vie, ces plus petits auxquels Jésus s’est identifié et qui comprennent si bien le langage du coeur.
La spiritualité du Coeur de Jésus s’est développée dans la discrétion : il a fallu attendre la publication posthume, en 1684, des notes de retraite que Claude La Colombière rédigea à Londres en 1677, dans lesquelles il relatait ses rencontres de 1675 avec Marguerite-Marie, pour que le message de Paray soit connu. Et il faudra encore un siècle pour que la fête du Coeur de Jésus soit célébrée dans les diocèses qui l’auront demandé, avant qu’elle ne soit étendue à toute l’Église en 1856. Aujourd’hui, l’Église, consciente du trésor qu’elle porte dans des vases d’argile, garde cette même discrétion. Elle brûle du désir de faire connaître ce trésor à ceux qui l’ignorent. Elle voit bien qu’une telle spiritualité ne fait pas nombre, mais qu’elle anime toutes les autres. Elle en encourage les pratiques, l’heure sainte, le premier vendredi du mois. Mais elle sait aussi, comme le faisait remarquer le Père Arrupe, « qu’il ne s’agit pas de forcer les choses, ni de rien commander, en une matière au centre de laquelle est l’amour ». Ne rien commander, mais tout gagner à répondre à l’invitation de Jésus lui-même : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. »
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