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« Écoute ! Tout ce que je te demande, c’est de m’écouter. Non pas de me donner des conseils ou de faire quelque chose à ma place, mais simplement de m’écouter. » Ce n’est pas, en effet, la parole qui manque aujourd’hui. C’est l’écoute. Les lieux d’écoute se développent partout dans la société et dans l’Église pour parer au manque de convivialité et répondre à ce besoin vital. Malades, chômeurs, jeunes, couples, personnes âgées, mais aussi tout un chacun, nous cherchons d’abord à communiquer, à exister pour quelqu’un d’autre, afin de sortir de l’anonymat ou de l’isolement.
Exister aux yeux d’autrui, mais aussi s’accorder. « Entendu ! », répondons-nous familièrement lorsqu’il s’agit de se mettre d’accord pour un rendez-vous, un travail en équipe, un service à rendre : « C’est entendu ! » Qu’est-ce à dire, sinon que, par ces mots tout simples, je veux assurer mon interlocuteur qu’on ne va pas se quitter sur un malentendu. L’accord des paroles signe la communion des volontés.
Pour sortir du malentendu, le psychologue Carl Rogers conseillait le petit exercice suivant. Chacun exprime à l’autre sa requête ou son malaise jusqu’au bout, sans être interrompu. Puis l’autre, après l’avoir écouté en silence, s’efforce de lui restituer brièvement le contenu du message, avec son poids affectif, jusqu’à ce que le premier puisse lui dire en retour : « Tu m’as bien entendu ! » Alors seulement, le second s’exprime à son tour, jusqu’à parvenir à l’assurance intérieure qu’il a bien été compris lui aussi. Ainsi peut se restaurer, dans la confiance et l’humilité, la communication.
Saint Ignace disait à peu près la même chose en préambule des Exercices, au moment où va s’instaurer une relation d’accompagnement spirituel : « Il faut présupposer que tout bon chrétien doit être plus prompt à sauver la proposition du prochain qu’à la condamner. Si l’on ne peut la sauver, qu’on lui demande comment il la comprend ; et s’il la comprend mal, qu’on le corrige avec amour ; et si cela ne suffit pas, qu’on cherche tous les moyens adaptés pour qu’en la comprenant bien on la sauve. »
Une telle remarque nous introduit au sens de l’Église. « Sentir avec l’Église », c’est vivre et penser en communion de sentiments, ces mêmes sentiments « qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2,5). Avoir le sens de l’Église, c’est voir et sentir les choses selon l’esprit du Christ, en cherchant l’accord non seulement des volontés, mais du jugement. Car l’Église n’est pas une simple association de fidèles qui, chacun, auraient leur vérité. Elle est le Peuple de Dieu organisé pour le service de l’Évangile dans le monde, elle est le Corps du Christ ressuscité dont les membres sont unis de façon organique, pour que chacun reçoive de la Tête l’impulsion vitale. Et c’est pourquoi le sens de l’Église ne se développe que par l’écoute.
Écouter Dieu ensemble, c’est grandir ensemble dans ce que saint Paul appelle l’« obéissance de la foi » ; c’est se laisser instruire dans la docilité du coeur par le Maître intérieur et consentir à ses volontés. Or c’est au sein de cette communion des volontés et du jugement que l’on peut accéder au sens de l’Église. C’est dans l’obéissance de l’Église que l’on peut vivre l’obéissance à l’Église. Ceux qui ont autorité pour enseigner et pour envoyer ne peuvent exercer leur service qu’en étant eux-mêmes les premiers à l’écoute de l’Esprit, tel qu’il se manifeste dans la Parole de Dieu et aussi, d’une autre façon, dans la parole des croyants.
L’obéissance à l’Église, comme à son Seigneur, est l’obéissance de l’écoute (ex auditu, dit Paul), non de la vision. Il arrive qu’elle s’impose alors même que nous ne voyons pas, que nous ne comprenons pas la vérité affirmée, la mission confiée ou la décision. Mais si l’obéissance peut être aveugle, elle n’est jamais muette. Elle implique au préalable, parce qu’elle est au service de la communion et de la mission, un dialogue franc et confiant, une recherche commune de la vérité et du vouloir du Seigneur, sous l’autorité de ceux qui ont charge de l’interpréter. Alors l’autorité peut accomplir réellement son service en se communiquant, en donnant à celui qui obéit de devenir avec assurance l’auteur de sa propre vie.
Mais qu’est-ce qu’écouter ? Rien de plus personnel, de plus mystérieux aussi, que ce pouvoir qui nous est donné de permettre à autrui de devenir lui-même en disant sa souffrance ou son aspiration, et de prendre ainsi conscience de sa propre valeur. Personnel, parce que la véritable écoute -à l’inverse de cette attention distraite que nous prêtons aux flots des paroles que véhiculent les médias- est l’offrande d’une attention singulière à un être unique. « Elle sait écouter », disons-nous d’une personne qui possède cette heureuse capacité d’être « tout à vous », de s’abstraire de son travail ou de ses soucis le temps qu’il faut pour vous consacrer, parfois sur le champ, son attention bienveillante et exclusive.
Pouvoir personnel, mais aussi mystérieux, car cette capacité d’écoute est liée à une ouverture cachée, tout intérieure, au mystère de l’existence humaine et à la Parole qui la fonde. La Parole nous précède : « Au commencement était le Verbe. » Et l’homme n’existe que dans cette Parole, il ne rencontre son prochain que lorsqu’il écoute avec lui cette même Parole et s’efforce d’être avec lui dans la vérité. Écouter (du latin obedire : « obéir ») manifeste que je ne suis pas l’origine de mon existence, mais que je suis donné à moi-même par la grâce d’un Autre. C’est pour restaurer cette ouverture, cette capacité d’écouter, que le Christ est venu dans ce monde. « L’oreille s’ouvre la première à la vie, dit saint Bernard, parce qu’elle fut la première porte de la mort. L’ouïe qui trouble notre vue doit lui rendre sa clarté, car si nous ne commencions par croire, nous ne comprendrions pas. Il faut donc que la foi clarifie l’il pour qu’il voie Dieu. »
C’est par cette ouverture, qui nous déloge de notre suffisance, qu’est rendue possible l’écoute du prochain. L’art de la conversation suppose cette décentration de soi-même si bien illustrée par l’icône de la Trinité de Roublev, où chacune des personnes est tournée vers l’autre. Abraham accueille ses visiteurs : toute écoute est hospitalité, à l’image de la communion trinitaire. Et Dieu advient, sa parole se fait chair chaque fois que la communication réalise cet exode, cette sortie de soi vers l’autre pour vivre dans l’amour et la vérité.
Aussi, l’écoute, fût-elle la plus familière, implique un travail intérieur de désencombrement et de disponibilité. Elle suppose encore que l’on accepte d’être changé par l’autre, que l’on soit suffisamment en confiance pour consentir à être affecté par sa différence, pour compatir à sa souffrance. Sur le chemin d’Emmaüs, ce que Jésus veut entendre, ce n’est pas le récit des événements de la veille, mais la détresse de ses compagnons. Il descend dans nos abîmes pour nous sortir de nos enfermements et remonte avec nous, portant les stigmates de son combat. Dès lors, en chacun de ceux qu’il rencontre, il voit toujours un extraordinaire possible, un avenir tout neuf. Il rend la vue aux aveugles et ouvre les oreilles des sourds par ces gestes que refait l’Église lors du baptême : « Eppheta, ouvre-toi ! » pour qu’à leur tour ils puissent écouter Dieu et leurs frères humains avec les sentiments qui sont les siens. C’est pourquoi Jésus avertit ses auditeurs : « Faites attention à la façon dont vous écoutez » (Lc 8,18). Car on écoute comme on accueille la semence, dans la pierraille qui dessèche, dans les ronces qui étouffent, ou dans la bonne terre qui a été labourée et qui porte du fruit.
Ce numéro a pour but d’aider à mesurer les enjeux, mais aussi les exigences de l’écoute, et le travail qu’elle suppose sur soi-même. Il est composé d’articles parus dans les numéros anciens de la revue Christus aujourd’hui épuisés et complété par quelques autres, dont les références sont signalées en dernière page.
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