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Les chrétiens ont retrouvé le goût de la prière. Ils savent, en ce tournant du siècle où tant d'hommes sont tourmentés par le vide intérieur, qu'ils sont appelés à vivre jusqu'au bout l'aventure de la foi. Ils ont appris d'expérience qu'ils ne peuvent tenir debout, dans le climat d'anémie spirituelle qui marque si fortement nos sociétés d'abondance, qu'en étant des hommes et des femmes de prière. Rencontre tant désirée et tant redoutée, qui suppose que l'on quitte les rivages rassurants des formules récitées ou des émotions partagées pour durer en solitude devant le Père qui voit dans le secret.
« L'oraison difficile », avions-nous titré un numéro de Christus en 1990, édition qui fut bien vite épuisée. C'est ce qui nous a conduit à proposer une enquête à nos abonnés de France, en novembre dernier : « Aidons-nous mutuellement, dites-nous ce qu'est pour vous la prière personnelle, ce que vous en attendez, les difficultés que vous rencontrez, ce qui vous aide à persévérer... » Notre intention n'était nullement, comme en certains sondages, d'orienter les comportements, mais plutôt de favoriser un échange stimulant, d'apporter des éléments de réflexion en les tirant de l'expérience même des chrétiens d'aujourd'hui, un peu comme on le fait dans un partage où la confiance et la bienveillance mutuelles président à l'écoute.
Notre attente fut comblée : nous avons reçu 1.140 réponses, soit un tiers des questionnaires envoyés, ce qui est un résultat extraordinaire, étant donné l'implication demandée. Les résultats de cette enquête ont été publiés dans le numéro d'avril 1998 intitulé « Heureuses faiblesses ». Leur somme manifeste des pratiques et des expériences très convergentes ; ce qui nous permet, sous forme d'introduction à ce cahier, de commenter ces résultats pour en tirer quelques fruits.
Qu'attendez-vous de la prière ?
Cette première question fait écho à la parole de Jésus : « Quand tu veux prier... » La prière est toujours l’expression d’un désir, désir assez fort pour se traduire par une démarche résolue : « Demander ce que je veux », dit saint Ignace. Il était donc significatif de recueillir la façon dont les chrétiens vivent aujourd’hui ce désir. Or, nous disent nos amis lecteurs, ce qui nous fait entrer dans cette chambre intérieure où le Père voit dans le secret, ce sont les trois dimensions de la vie dans l'Esprit :
Une rencontre vraie avec Dieu, une amitié, une communion d'esprit et de coeur. La multiplicité des expressions utilisées se résume facilement dans la formulation de Thérèse d'Avila : « L'oraison est un entretien d'amitié fréquent et intime avec Celui dont nous savons qu'il nous aime. » Que ce soit sous forme de louange, d'action de grâces, de réconciliation ou de demande (voir l'article de Jean-Philippe Barde), la prière sera toujours cette entrée dans la familiarité de Jésus avec son Père, qui attira tant les disciples. L'homme est ainsi fait que rien ne peut rassasier l'immensité de son désir hors l'amour de Dieu révélé dans le Christ : « Rassasie-nous de ton amour au matin, que nous passions tout le jour dans la joie », dit le Psaume. Cette expérience du Père, que seul connaît le Fils et celui à qui il veut bien le révéler, est si liée à la prière chrétienne que Jésus l'identifie à la vie éternelle : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, et Celui que tu as envoyé » (Jn 17,3).
Un nouveau regard sur les autres. Ce que l'on attend de la prière, c'est alors de partager le regard du Christ sur les autres, les plus proches comme les plus petits d'entre ses frères, ceux-là qui ne trouvent pas grâce aux yeux d'une société qui juge selon les apparences. Une prière nourrie de la contemplation de Jésus Christ nous met en effet à son école, nous apprend qu'il est doux et humble de coeur, qu'il ne brise pas le roseau froissé, mais que, plein de patience, il espère tout, il croit tout, voyant en chacun un extraordinaire possible. En ce sens, la prière est bien au coeur de la mission de tout baptisé : il veut être pour le Christ une humanité de surcroît, lui consacrer ses yeux, ses oreilles et ses mains, sa mémoire, son intelligence et toute sa volonté, pour que le Coeur du Christ puisse à travers lui atteindre ses frères nos contemporains.
Une transformation du coeur. Rien de cela n'est possible, disent encore nos correspondants, si la prière ne permet à l'Esprit Saint de pénétrer les profondeurs de l'être, pour le remodeler à l'image de Dieu. Aspiration à la liberté intérieure, au silence, à la pureté du coeur : « Me laisser façonner, convertir, transformer. » Cette dimension plus passive de la prière est considérée aujourd'hui comme essentielle pour se dégager d'une perspective moralisante de la vie chrétienne qui a marqué les générations passées : ceux-là sont fils de Dieu qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu. Passivité qui n'a rien d'un quiétisme paresseux, lorsqu'on sait combien cette docilité est exigeante en termes de combat spirituel et de vigilance permanente.
D'abord écouter
La prière personnelle, est-ce d'abord pour vous : 1. Écouter la parole de Dieu ; 2. Rendre grâces ; 3. Revoir sa journée devant Dieu ; 4. Intercéder ; 5. Demander ?... À cette question, la réponse est massive : prier, c'est en premier lieu se mettre à l'écoute de Dieu, se rendre disponible à ce qu'il veut nous dire, à travers la méditation de l'Écriture. Voilà certainement un fruit du Concile, un point de non-retour : l'homme vit de la Parole, c'est elle qui le fait exister comme partenaire, qui le rend capable de transformer sa vie en une réponse qui engage sa liberté.
Mais qu'est-ce qu'écouter ? C'est se mettre à la disposition de Dieu pour le laisser faire en nous ce qu'il veut faire depuis toujours, mais que nous ne lui laissons jamais le temps de réaliser. D'où ce temps quotidien réservé à la méditation : un quart d'heure, une demi-heure, ou plus : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute. »
On ne saurait trop insister sur la redécouverte de la lectio divina, la lecture lente et savoureuse de l'Écriture, à commencer par les textes de la liturgie du jour, qui façonne aujourd'hui la conscience de tant de chrétiens, peuple leur mémoire, travaille leur intelligence, suscite leur élan. Les articles qu'on lira ci-après développent abondamment ce point, comme ce merveilleux texte de Guigues le Chartreux qui, le premier, a noué en une sorte de chaîne vivante les quatre actes de l'exercice spirituel : lectio, meditatio, oratio, contemplatio.
La méditation est à l'ordre du jour de nombreuses « voies » qui se proposent aujourd'hui à l'attention des spirituels. Le Dalaï Lama en parle dans son entretien sur Jésus (Brepols, 1996), à propos de la compassion, en termes d'une grande noblesse. Il montre comment la méditation discursive, qui procède par analyse et réflexion, doit, au moment où l'on se sent touché par la nécessité de la compassion, céder le pas à une méditation concentrée sur un acte de l'esprit. C'est l'aspect d'absorption, dans la jonction de l'intellect et du coeur. Nous sommes capables d'affiner la compassion, dit-il, parce que la compassion est un type d'émotion qui détient un potentiel de développement. On retrouve là une analyse de la méditation qui appartient aussi à la plus ancienne tradition chrétienne, avec cette différence - qui n'est pas mince - que le chrétien attribue à l'Esprit Saint la motion qui lui fait désirer la compassion, ou la pureté du coeur, la patience ou toute autre vertu, et que ce désir ne peut se réaliser sans un don de Dieu : « L'Esprit vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables, et Celui qui scrute les coeurs sait quelle est l'intention de l'Esprit : c'est selon Dieu, en effet, que l'Esprit intercède pour les saints » (Rm 8,26).
L'Esprit se joint à notre esprit pour le tourner vers Dieu, afin d'obtenir par une prière instante ce que la réflexion lui montre mais ne peut lui donner. Nous retrouvons ici l'importance, si fortement soulignée par Jésus dans l'évangile, de la prière de demande : « ... combien plus votre Père des cieux donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. » Le beau texte de Saint-Jure sur la ferveur dans la prière montre éloquemment avec quelle intensité la méditation doit se tourner en supplication. Saint Ignace en fait l'objet des colloques où, dit-il, on s'adressera à la Mère ou au Fils ou au Père, en demandant suivant le point où l'on en est, « selon que je me trouve tenté ou consolé, selon que je désire avoir telle ou telle vertu, selon que je veux disposer de moi pour tel ou tel parti, selon que je veux souffrir ou me réjouir de ce que je contemple, enfin en demandant ce que je désire avec plus d'efficacité sur certains points particuliers » (Exercices,199).
Les difficultés de la prière
Rencontre tant désirée, et tant redoutée ! L'oraison attire et fait peur... Un vieux moine du désert, abba Agathon, disait qu'il n'y a pas d'effort comparable à celui-là : « Chaque fois, en effet, que l'homme désire prier Dieu, les ennemis veulent l'en arracher. Car ils savent qu'ils n'entraveront sa marche qu'en le détournant de la prière. » Dans l'enquête, ces ennemis prennent des visages multiples, qui peuvent se réduire à deux : ennemis de l'extérieur, que sont le rythme de la vie, l'enchaînement des activités, la surcharge de travail... ou des loisirs. Ennemis de l'intérieur, les soucis, la fatigue, les tensions relationnelles qui portent au découragement ou nourrissent la culpabilité : « Agitations intérieures, angoisse, tristesse, solitude, fragilité, peurs... » En somme, la désolation, ou, plus communément, l'acédie, le manque de goût spirituel, qui fait perdre confiance et abandonner la prière.
Dispersion au-dehors, souci au-dedans demandent des traitements différents. La première suppose une ascèse que les chrétiens ont à redécouvrir au sein des activités du monde moderne. Il y aurait beaucoup à réfléchir sur le jeûne, en appliquant cette privation volontaire à cette autre gourmandise, non moins nocive à la vie spirituelle, qui s'appelle l'activisme, la précipitation ou le zapping. Une ascèse appropriée à ce temps consiste à devenir attentif au moment présent, et pour cela à savoir s'arrêter, faire des pauses dans l'action comme on en fait dans la méditation, pour respirer, goûter, sentir les choses intérieurement. Cette capacité de se mettre tout entier dans le moment présent est le grand secret de la vie spirituelle, elle est la condition du recueillement et, par là, de l'entrée dans la prière.
Si l'activisme disperse, le souci divise le coeur. Ils sont légion, les soucis qui brisent l'unité intérieure : « Légion est mon nom, dit le démoniaque, car nous sommes beaucoup. » C'est pourquoi Jésus en parle si fréquemment : « Ne vous inquiétez pas, gens de peu de foi... » Cette mauvaise inquiétude, parce qu'elle divise le désir, absorbe une énergie considérable, épuise et conduit à la faiblesse de la volonté. Cherchez d'abord le Royaume, l'unique nécessaire, dit le Seigneur. Celui qui cherche uniquement la perle rassemble ses énergies : « Unifie mon coeur pour qu'il te cherche », dit le psalmiste. Telle est l'oeuvre de l'Esprit Saint, qui pacifie, rassemble, donne forces et courage en supprimant tous les obstacles. On se rappelle ici les avis de saint Ignace en cas de désolation : ne pas changer ses décisions premières, mais se changer soi-même vigoureusement en s'ancrant davantage dans la prière, l'examen, et en prenant des dispositions pratiques. Jacques Buisson insiste à juste titre dans son article sur ces dispositions pour persévérer dans l'oraison.
Les conditions pratiques de la prière
Ces aspects pratiques ont retenu l'attention de nos correspondants : conditions de lieu, de temps, préparation, attitude corporelle... La liturgie, qui est éducatrice et règle de la prière, nous introduit à la célébration par une démarche progressive qui va de l'extérieur à l'intérieur. Notre prière personnelle a besoin, elle aussi, de sa petite liturgie : « Entre dans ta chambre », dit l'évangile. Disposition du lieu, choix du moment, préparation du coeur et attitude physique ont leur importance. On lira à ce sujet l'article de Daniel Desouches sur les préambules.
Parmi ces préalables, on ne saurait trop insister sur la préparation. Nos rendez-vous se préparent, et parfois avec grand soin lorsque nous en attendons beaucoup. Comment ne pas donner son prix à nos entretiens divins ? Choisir à l'avance un texte, ou un psaume, trouver dans l'évangile du jour le verset qui nous alerte, ou dans l'événement vécu l'amorce qui nous rappellera une parole ou une attitude du Christ..., c'est tendre ses voiles au souffle de l'Esprit. Lui-même pourra alors, dans le temps de la méditation, donner force aux mots de l'Écriture. L'Esprit est le souffle qui porte les mots, la voix qui transmet la Parole, la langue de feu. S'il le veut, il transformera en motion de la volonté ce que le Verbe dit à l'intellect. On lira ci-après le témoignage du Père de Clorivière : cet homme d'expérience, qui écrivit un ouvrage remarquable, Prière et oraison, pour les ermites du Mont Valérien, ne manquait pas de préparer chaque soir son oraison du lendemain, alors même que Dieu l'entraînait habituellement dans un profond recueillement, au-delà de toutes les méthodes.
Unifier prière et vie
À lire les réponses à l'enquête, cette unification si désirée est une tâche difficile. Les uns la voient comme une fécondation mutuelle, une sorte d'aller et retour. Les autres la comprennent comme une transformation du regard permettant de voir le visage et l'action de Dieu en l'autre, dans le travail, les événements. Contemplatif dans l'action ? Cette expression pleine de sens indique un idéal rarement atteint. L'opacité du monde et l'absence de signes renvoient plutôt au mot du Psaume : « Où est-il, ton Dieu ? », si fortement évoqué par l'article de Michel Rondet. Aussi, plusieurs soulignent que cette unification est un véritable chemin de conversion.
Dans un chapitre de son Guide spirituel, le Père Surin distingue à ce propos trois types de chrétiens : il y a, dit-il, ceux qui sont si engagés dans l'action qu'ils y perdent peu à peu la ferveur de l'oraison ou l'inspiration de leur retraite annuelle. La vie les use et émousse en eux le goût des choses de Dieu. La disponibilité intérieure devient difficile, tant on est préoccupé, ailleurs. Ils ont besoin, dit-il, de retourner régulièrement à la source. Il y a ensuite ceux qui, dans l'action même, parviennent à maintenir l'équilibre, à préserver cette liberté intérieure qui rend docile à l'Esprit sans l'étouffer. Ils savent que, sans cette présence de Dieu, ils ne peuvent se garder de beaucoup d'imperfections et de compromis. La prière quotidienne, le dialogue spirituel et la retraite annuelle nourrissent en eux cet horizon du coeur. Il y a enfin ceux qui non seulement ne perdent rien de leur tonus spirituel dans l'action, mais y croissent au contraire dans l'amour de Dieu au sein même de leurs occupations. « Cela se fait, ajoute-t-il, parce que ces personnes, ayant entièrement rendu leur coeur libre par le dégagement de toutes choses, par l'amendement de leur vie, ayant déraciné tout orgueil, avarice, prétention humaine et étant véritablement nettoyés, rencontrent Dieu en toutes choses et, comme les anges du ciel, ne font rien que pour lui plaire et prennent occasion de tout, de haïr le mal, d'aimer le bien, de se délecter en Dieu. »
Comment progresser dans ce chemin ? Par l'intention droite qui est, dit encore Surin, la volonté d'aller à Dieu en chaque chose. L'intention droite est, pour les actifs, ce que l'hésychasme de la tradition orientale est pour les contemplatifs : un dégagement des passions, une libération de l'agitation du monde, une absence de souci qui rend possible le repos en Dieu. Mais alors que le contemplatif vise ce repos par l'éloignement des hommes, la solitude et le silence, l'actif le cherche dans l'action même par la droiture de son intention : c'est la pureté de cette intention qui donne à l'action son calme et son intégrité, désirant et choisissant en tout uniquement ce qui plaît à Dieu. Vouloir en tout le « contentement » de Dieu et ne chercher que lui seul, c'est demeurer dans l'amour, y trouver sa joie et son repos.
On comprend bien, dès lors, la place de l'examen de conscience quotidien, souvent appelé aujourd'hui « prière d'alliance », dans une vie active. Ignace lui donnait la première place, comme le montrent les articles de Pierre Emonet et de François Marty. Ce quart d'heure de reprise de la journée, ce « devoir de s'asseoir », va permettre, une ou deux fois par jour, au moment favorable, de relire dans la foi la page du quotidien comme une lectio divina : reconnaissance des signes de l'Esprit, ajustement du cœur, rectification des intentions. Le récit de l'entretien entre Jésus et la Samaritaine au bord du puits éclaire bien l'objet d'une telle démarche : une pause dans la journée pour laisser Dieu nous rejoindre là où nous en sommes.
Ainsi s'équilibrent et s'unifient progressivement les deux pôles de la prière -cet entretien fréquent et intime avec celui dont nous savons qu'il nous aime- à partir des deux lieux où il nous parle : l'Écriture et la vie, l'oraison et l'examen.
Ce qui aide à persévérer dans la prière
La prière personnelle ne va pas sans la prière communautaire, ni sans la liturgie. Nos correspondants le soulignent avec raison : la communauté ou le groupe de prière fournissent une régularité et un soutien fraternel indispensables dans une société fortement sécularisée, où aucun signe extérieur ne parle de Dieu. Il n'est pas étonnant, dès lors, que, parmi toutes les aides à la prière (accompagnement spirituel, retraite, ministère, office, échanges...), ce soit la participation à l'eucharistie qui vienne largement en tête. Eucharistie dominicale, et plus encore celle à laquelle on va spontanément participer en semaine. Cette démarche qui engage le corps autant que l'âme, et qui se situe au commencement, au milieu ou au terme de la journée de travail, est bien le sacrement de toute vie chrétienne : la source et le sommet, dit le Concile. Pour beaucoup, elle est un moment privilégié d'intense recueillement, parfois précédé ou suivi d'un temps de silence dans le calme d'une église ou d'un oratoire. On ne sera donc pas surpris que soient souhaitées des liturgies priantes, plus recueillies, moins bavardes. Une liturgie qui unisse intimement à la prière de Jésus, telle qu’elle est évoquée ci-après par les articles de Jacques Guillet et d’Albert Vanhoye.
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Ces remarques nous amènent à conclure. Un des tests de la santé de la prière, c'est, comme l'exprime Maurice Giuliani, sa simplification. Prière plus dépouillée, plus naturelle, disent les réponses. Plus humble aussi, croissant dans l'assurance de l'amour de Dieu. Plus en communion avec l'Église. Dieu ne parle pas dans l'éclair ni la tempête. Il parle par ses lumières et ses inspirations. Il faut donc s'arrêter pour les recevoir, faire descendre l'intellect dans le coeur. Et l'on ne saurait apercevoir ses impressions tant que le trouble intérieur altère la paix, pas plus qu'on n'aperçoit le léger souffle qui ride la surface d'un étang tranquille lorsqu'on y jette une pierre. C'est la raison pour laquelle le Père de Caussade urge ces « pauses attentives » qui permettent à l'Esprit Saint d'agir : « Il parle en agissant, car parler en Dieu et faire ce qu'il veut, c'est la même chose. Il faut donc s'arrêter de temps en temps pour donner lieu aux impressions que Dieu veut faire dans nos coeurs et sur notre volonté qu'il meut, qu'il tourne, qu'il façonne comme bon lui semble d'une manière incompréhensible, mais, s'il n'y trouve point d'obstacle, bien plus aisément que la main la plus habile ne saurait manier à son gré un morceau de cire molle. » Par un moyen si naturel, toute personne qui fait régulièrement oraison ou une lecture en forme de méditation se dispose à entrer dans l'oraison du coeur.
Mais d'autres avouent cependant qu'avec l'âge la prière peut aussi se faire plus difficile, aride, et parfois dans la nuit. La paix, la confiance n’en demeurent pas moins au fond de l'âme, comme un roc. Mais la surface peut être agitée par le vent, la tempête même ou le doute. Le combat demeure jusqu'au bout, et la patience. Urs von Balthasar fait remarquer que, dans les lettres des apôtres, la patience est une vertu plus grande encore que l'humilité : attente courageuse, persévérance, endurance, fermeté du coeur dans les contradictions, sont l'attitude qui convient au temps de l'épreuve qui précède la venue du Seigneur. Patience et prière sont un couple traditionnel dans l'exhortation chrétienne. Vient un temps, en effet, où il ne s'agit plus de serrer sa ceinture et d'aller où l'on veut, mais de se laisser mener là où l'on ne voudrait pas. La prière, ce sera peut-être alors, simplement, de s'unir pour le monde à Celui qui est au coeur du monde, le coeur de Jésus.
Claude Flipo
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