Introduction
Découvrez le numéro 202 - Avril 2004
  LA PATERNITÉ - Pour tenir debout
  Les 17 et 18 janvier dernier, Christus a célébré ses cinquante ans par un

colloque au Centre Sèvres à Paris, sur le thème : « Témoin de la vie

spirituelle de notre temps ». Témoin engagé, puisqu’il s’agissait, grâce à la

participation d’acteurs qualifiés et d’une assistance motivée, non seulement

de relire quelques étapes de la vie spirituelle des chrétiens de France

depuis 1954, mais aussi de souligner comment une revue comme la nôtre

avait cherché à « accompagner » cette recherche spirituelle, à discerner

ses issues et aussi ses impasses.



Un numéro spécial de Christus publiera en septembre prochain les

principales communications de ce riche colloque. Le 17 janvier, Yves

Roullière, rédacteur en chef adjoint, brossait un panorama suggestif de

l’évolution des thèmes de la revue au cours de ces cinquante ans,

introduisant ainsi la conférence magistrale d’Etienne Fouilloux. Historien

bien connu, sa conférence sur « Christus dans la vie de l’Eglise » soulignait

à quel point la fondation, puis le développement de la revue furent une

aventure peu banale, parfois contestée, bien souvent encouragée par les

autorités de la Compagnie de Jésus, toujours soutenue par ses lecteurs :

en moins de dix ans, la revue n’avait-elle pas atteint les 10.000 abonnés ?

Dominique Bertrand devait prolonger le récit de cette histoire mouvementée

au long de la période post-conciliaire. Enfin, Claude Flipo, rédacteur en

chef, évoquait les enjeux actuels de la revue.



La journée du 18 janvier fut celle des spécialistes : études et réflexions sur

le renouveau des Exercices spirituels et leur pratique (Adrien Demoustier

et Pierre Emonet), impact de la culture et des sciences humaines sur la foi

(Maurice Bellet). Puis ce fut le tour des historiens (Philippe Lécrivain et

Dominique Salin) qui situèrent les grands auteurs jésuites des XVIIe et

XVIIIe siècles, publiés dans la collection « Christus » chez Desclée de

Brouwer. Deux directeurs de revues sœurs européennes, Ignacio Iglesias

pour Manresa (Espagne) et Philip Endean pour The Way

(Grande-Bretagne), évoquaient avec brio la place de la spiritualité

ignatienne dans les pays hispano et anglophones. Le P. Mark Rotsaert,

président des provinciaux jésuites européens, pouvait alors conclure sur «

le charisme ignatien dans la formation spirituelle aujourd’hui ». On trouvera

dans ce numéro le texte de son intervention, ainsi que celui de Pierre

Emonet sur la pratique des Exercices.



Aujourd’hui, après une baisse conséquente du tirage au cours des années

de crise, puis une remontée très sensible depuis une douzaine d’années,

Christus poursuit sa marche, soutenue par un nombre de lecteurs, qui, loin

de fléchir, manifeste l’intérêt toujours croissant des chrétiens d’aujourd’hui

pour un approfondissement spirituel. Entre une spiritualité qui part d’en

haut, de la révélation chrétienne, pour chercher à en vivre tous les jours, et

une spiritualité qui part d’en bas, de l’expérience humaine et de sa

relecture, pour y trouver les signes de l’Esprit, nous refusons de choisir.

Tel est le défi : il faut tenir les deux bouts ; bien plus : les croiser et les

féconder mutuellement, tant il est vrai que tout ce qui est authentiquement

humain a une dimension spirituelle et que tout ce qui est réellement spirituel

est humanisant.



Ce numéro a pour thème la paternité. Chacun reconnaîtra dans son

sous-titre, « Pour tenir debout », un extrait de la belle hymne de Didier

Rimaud : Dieu qui nous appelle à vivre. Pour tenir debout au chemin de la

liberté, nous avons besoin, en effet, d’un père sur la Terre, qui nous donne

une colonne vertébrale, et d’un Père dans les Cieux, qui fasse jaillir en

nous l’Esprit.



C’est cette complémentarité, ce rapport intérieur entre ce père humain, dont

Péguy disait qu’il était le grand aventurier des temps modernes, et « Celui

de qui toute paternité tire son nom », que visent à éclairer les différents

articles du dossier, en ce temps où il est si difficile d’être père. Son rôle,

devenu flou, a balancé de l’autoritarisme à l’effacement. Une multitude

d’enfants vivent aujourd’hui en l’absence de père ! Albert Camus, dans son

roman posthume, Le premier homme, l’a souligné : l’enfant doit trop souvent

« apprendre seul, grandir seul, trouver seul sa morale et sa vérité, naître

enfin comme homme pour naître encore aux autres, dans un monde sans

racines et sans foi ».



Cette quête tragique du père, qu’évoque le cinéma contemporain, dit

quelque chose de la situation spirituelle de l’homme en quête de Dieu.

L’image est brouillée, de Celui dont on devrait apprendre le nom sur les

genoux de sa mère. Saint Cyprien l’exprimait à sa manière : « Nul ne peut

avoir Dieu pour Père sans avoir l’Eglise pour mère ! » C’est elle qui, l’ayant

appris du Christ, le révèle à ses enfants. Mais quand la fragilité de la figure

humaine du père se conjugue avec le sentiment d’une Eglise mauvaise

mère, le Père céleste risque de ne plus être que la projection imaginaire des

ressentiments.



Jésus nous parle de son Père, « mon Père et votre Père », d’une tout autre

façon, inaccessible aux sages et aux intelligents de ce monde. Et nous

n’aurons jamais fini de nous ouvrir à cette parole, jusqu’à ce que nous

devenions capables de voir en tout homme un frère. « Qu’as-tu fait de ton

frère ? » Cette interrogation d’un père douloureux traverse notre histoire de

violences et de rivalités. Comment serait-il possible, en effet, de devenir

frères sans entendre la question, sans reconnaître la paternité de celui qui

la pose, sans vouloir au moins quelque peu lui ressembler ?



C’est à partir de cette source que l’exercice humain de la paternité comme

de la maternité, en leurs significations complémentaires de l’unique origine,

trouve son sens et sa fécondité. Le père, selon la fine remarque de Xavier

Lacroix, est celui qui est capable d’une parole d’appel, et de la tenir, quoi

qu’il en coûte : promesse de vie qui suscite la confiance, autorité qui fait

grandir, force qui révèle un don toujours maintenu. Notre société est en

attente de ces réalités symboliques, pour que s’accomplisse en elle la

prophétie de l’ange annonçant à Zacharie la naissance de Jean-Baptiste : «

Il ramènera le cœur des pères vers les enfants. » En ce sens, la paternité

est d’essence religieuse, l’acte d’espérance radicale.



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