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Une autre sagesse
Introduction
   
  Une autre sagesse

Claude Flipo s.j.

Ceux qui enseignent la foi aux jeunes le savent bien : la question qui soulève chez eux le plus de perplexité est l’existence du mal. Et cela d’autant que la catéchèse, pour réagir contre les séquelles du jansénisme d’autrefois, souligne fortement la bonté de Dieu. Elle ne présente pas Dieu comme un juge sévère, mais comme un père aimant qui veut le meilleur pour ses enfants. Un père non seulement plein de tendresse et de miséricorde, mais aussi tout-puissant. Trop longtemps occultée, la question du mal resurgit alors un jour ou l’autre avec force, à un âge où la plupart des jeunes, ayant abandonné la pratique, n’ont pas acquis la capacité d’une réflexion chrétienne personnelle : comment ce Dieu d’amour qu’on leur a enseigné, ayant le pouvoir d’agir, permet le genre de carnage, de famine et d’oppression dont ils sont chaque soir les témoins muets devant la télévision ? Comment peut-il arriver à des proches et à des amis très chers de souffrir au hasard des tragédies et des contingences qui marquent la vie humaine ?
Ainsi, pour nos contemporains, la question du mal est devenue une source particulière d’agnosticisme. Ce n’est pas une question nouvelle, certes, c’était déjà celle de Job. Mais par suite du caractère collectif et monstrueux des drames qui touchent aujourd’hui l’humanité, une nouvelle réponse s’est faite jour : non plus la réponse de Voltaire qui, après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, concluait à l’indifférence de Dieu devant le malheur des hommes - ce qui devait conduire au déisme -, mais celle de bien des penseurs modernes qui, après la Shoah, estiment que, si Dieu est bon, il n’est pas tout-puissant. Dieu compatit, mais il est impuissant à changer la situation. S’il se tait, s’il n’intervient pas, c’est tout simplement parce qu’il ne le peut pas.

Cette vision des choses, fort répandu aujourd’hui, semble d’abord consolante : nous ne sommes plus seuls dans notre détresse. Mais elle ne sonne pas juste, car, à rebours de la révélation biblique, elle considère Dieu comme une sorte de visiteur de malade, résigné devant l’inéluctable. C’est sans doute réconfortant qu’il soit proche, mais ce dont vous avez besoin, c’est d’une guérison, c’est d’un « salut », et non tout juste de sympathie et de soins palliatifs. Aussi bien, une telle réponse contribue plutôt à répandre une sorte d’indifférence envers un Dieu si « ordinaire », trop semblable à nous et, en fin de compte, disqualifié par sa faiblesse et son inaction. Ainsi, devant un monde incontrôlable et que personne ne peut réellement prendre en charge, beaucoup perdent l’espoir d’un changement significatif et se replient sous leur tente, rejoignant par un autre chemin la conclusion désabusée de Voltaire : « Cultivons notre jardin ! »

Le langage du croyant est autre. Comme Job, il refuse les explications simplistes et affronte le scandale du mal comme une question obstinée, une question qu’il veut porter jusqu’à l’autel de Dieu. Sûr de trouver dans sa Parole une espérance qui ne déçoit pas, il relit l’Écriture et y découvre avec étonnement un Dieu surpris et bouleversé par la détresse humaine : « Dieu vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée et il s’affligea dans son coeur » (Gn 6,5). Il apprend que le Créateur l’a précédé dans sa question et devancé dans sa révolte : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu ses clameurs et je connais ses angoisses ; et maintenant, va, je t’envoie » (Ex 3,7).

L’envoyé, nous le voyons à l’œuvre tout au long de l’évangile, Dieu en son Fils, bouleversé par la foule sans berger, touché de compassion devant l’aveugle de naissance ou la femme courbée, donnant à ses disciples le pouvoir de chasser les démons, et les précédant, jusqu’en sa passion, pour affronter le mal en personne en un combat singulier. Une hymne de la liturgie byzantine le célèbre : « Tu es descendu sur la terre pour sauver Adam, mais tu ne l’as pas trouvé sur la terre, ô Maître, et tu es allé le chercher jusque dans l’enfer. » Et les premières iconographies chrétiennes le représentent comme un jeune berger revenant des ravins de la mort en portant la brebis perdue sur ses épaules. Depuis saint Paul, la théologie n’a cessé de méditer la passion du Christ, sans jamais en épuiser le sens. Et les mystiques, dans leur contemplation de l’Amour qui prend sur lui le mal, n’en finissent pas de l’interroger : « Comment, lui, le Créateur, il en est venu à se faire homme, à passer de la vie éternelle à la mort temporelle, et ainsi à mourir pour mes péchés » (Exercices spirituels).

Ce « comment il en est venu » nous renvoie au « ne fallait-il pas » de l’Écriture. Ne fallait-il pas, en effet, qu’il aille jusqu’à la racine du mal pour nous en guérir, qu’il en porte le poids et la blessure jusque dans ses effets les plus violents, la mort même et la séparation ? Jésus, au désert, résiste à la tentation de libérer l’humanité par une intervention miraculeuse. Elle n’eût en aucune façon changé le coeur de l’homme, mais l’eût plutôt endurci dans sa prétention à mettre le divin au service de ses convoitises et de ses ambitions. Dans sa passion, au contraire, Jésus ne résiste pas, il pâtit librement, pour que le péché, épuisant sur lui toute malice, soit consumé par sa fidélité : il les aima jusqu’à la fin ! Telle est sa toute-puissance, la seule qu’il veuille exercer, alors même que les hommes sont encore aveuglés : les uns demandent des miracles pour évincer le mal, les autres des raisonnements pour l’expliquer, mais nous, dit saint Paul, « nous proclamons un messie crucifié, scandale pour les uns, folie pour les autres, puissance de Dieu et sagesse de Dieu aux yeux du croyant » (1 Co 1,23).

On dira que tout est comme avant : les hommes souffrent et ne sont pas heureux ! Mais pour qui sait voir par la foi, pour qui s’ouvre à la source de salut et de guérison qui coule désormais sur l’humanité, tout est nouveau. Le voilà pris lui-même dans le mouvement de cet amour qui jaillit du coeur de Dieu, qui s’accomplit dans le Christ et qui continue de susciter dans le monde des initiatives extraordinaires de guérison et de libération. Un mouvement qui le relie à une multitude d’hommes et de femmes, croyants ou non, attentifs aux souffrants : malades, chômeurs, détenus, isolés ou endeuillés, sans-abri, sans papiers, sans amis, laissés-pour-compte d’une société distraite et trop pressée, qui abandonne les blessés de la vie au bord de la route.

Les croyants n’ont pas le monopole de cette approche fraternelle, où souvent même le samaritain précède le lévite. Mais ils ont reçu la grâce d’en connaître l’origine. Et non seulement l’origine, mais la fin. Car si le Christ, notre tête, est au ciel, il souffre aussi longtemps que souffrent ici les hommes. Ici, le Christ a faim, il est errant, infirme ou réfugié. Ce que son corps souffre ici, il dit que c’est lui qui le souffre. Tout comme dans notre corps à nous, commente magnifiquement saint Augustin, la tête est en haut et les pieds sur la terre, cependant, « si dans la bousculade quelqu’un t’écrase le pied, n’est-ce pas la tête qui dit : Tu m’écrases ? Ainsi, le Christ, tête que personne n’écrase, dit : J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ».

Il est frappant de constater à quel point ceux qui vivent de cet amour agissant ne se posent pas la question du mal comme une objection contre Dieu, mais qu’ils y voient plutôt l’ardente nécessité de lutter avec le Christ contre tout ce qui défigure l’homme. Dans son retrait des Délices, le déiste accuse Dieu d’indifférence, alors que Mère Teresa et tant d’autres, s’étant faits le prochain du plus abandonné, se sentent habités, à n’en pouvoir douter, par la toute-puissance de l’Amour. Unis à la tête et aux membres, ils se ressourcent dans le coeur qui irrigue le corps entier. Un coeur qui aime en souffrant, et qui souffre en aimant, depuis que sur la croix toute douleur fut offerte.

La souffrance, certes, garde son mystère. Liée à notre condition humaine, elle demeure une épreuve, un chemin pour la foi. Jésus n’est pas venu l’expliquer, mais en accomplissant librement la figure du serviteur souffrant, il l’a ouverte à une signification divine. Avec lui, elle devient pour chacun une question d’amour et de communion, comme pour Emmanuel Mounier et sa femme, devant la maladie mortelle de leur première enfant : « Ne pensons pas à ce mal comme quelque chose qu’on nous enlève, mais comme quelque chose que nous donnons, afin de ne pas démériter de ce petit Christ qui est au milieu de nous, de ne pas le laisser seul travailler avec le Christ. » C’est particulièrement dans le sacrifice eucharistique, à cette « messe sur le monde » par laquelle le Christ fait passer dans son offrande toute la création en travail d’enfantement, que les chrétiens peuvent trouver chaque jour cette dimension de rédemption, la fécondité spirituelle cachée de toutes les peines de leurs frères humains, jusqu’à ce que Dieu essuie toutes les larmes de leurs yeux.
   
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