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Étrange destin que celui de ce petit ouvrage né en 1522 dans la retraite du pèlerin à Manrèse et diffusé aujourd’hui dans toutes les langues du monde, concis comme un livre de maître et pourtant commenté à l’infini, rédigé dans une langue religieuse obsolète mais toujours porteur d’une inspiration pour le monde sécularisé qui est le nôtre. Rien d’original, apparemment, dans ce texte passé au crible des théologiens les plus ombrageux, approuvé par le pape en 1548, où sont ramassés l’héritage et la ferveur de la spiritualité chrétienne. On n’y trouve guère de méditations, d’avis, de règles ou de considérations qui n’aient leur origine dans la tradition la plus éprouvée, comme l’a excellemment montré Hugo Rahner dans son livre sur la genèse des Exercices.
L’expression même d’« exercices spirituels » ? Elle est on ne peut plus classique à l’époque d’Ignace et appartient au langage chrétien depuis les premiers siècles pour exprimer, comme le déclare la première annotation, « toute manière d’examiner sa conscience, de méditer, de contempler, de prier vocalement ou mentalement », mise en oeuvre de façon méthodique, afin de disposer la personne à l’action de Dieu. Ce n’est guère par le vocabulaire qu’innove notre livret.
La relation d’accompagnement ? Elle est certes le ressort pédagogique de toute la démarche : les Exercices ne sont pas un recueil de lecture spirituelle, mais le manuel de l’accompagnateur, le référentiel d’une relation vivante entre celui qui les donne et celui qui les reçoit. Mais, sur ce point, Ignace ne fait que renouer avec la pratique des Pères du désert, qui sollicitaient de leurs disciples la communication des pensées, des agitations et des motions qui les habitaient, pour exercer leur charisme de discernement.
Les règles du discernement des esprits, justement ? Elles viennent tout droit, on le sait, de saint Paul qui, par Cassien et la tradition monastique (Grégoire, Bernard et bien d’autres), a donné lieu au vaste courant de la spiritualité affective où convergent l’Orient et l’Occident chrétiens. Le génie d’Ignace est ici bien plus dans la précision et la manière.
Quant au contenu lui-même : les méditations sur l’histoire du péché, les contemplations de la vie du Christ ? Ne les trouve-t-on pas déjà dans la Vie du Christ de Ludolphe le Chartreux († 1370), qu’Ignace eut entre les mains durant sa convalescence à Loyola ? Une oeuvre maîtresse qui, dans le souffle de la dévotion de François d’Assise à l’humanité du Christ, exerça une influence considérable sur la vie chrétienne : « Se rendre présent aux scènes évangéliques, disait Ludolphe. Voir les personnes, comme si j’étais présent. »
Aucun matériau, ou presque, n’est vraiment original, et pourtant tout semble inspiré d’en haut, comme le suggère la pieuse peinture de la basilique de Loyola qui montre Ignace écrivant les Exercices sous l’inspiration de la Vierge Marie. L’originalité, ce qui fait des Exercices un livre neuf et fondateur, est dans l’intention qui préside à l’organisation de l’ensemble, depuis le Principe et fondement jusqu’à la contemplation pour parvenir à l’amour, en passant par les grandes méditations du Règne et des Étendards, et les règles pour faire élection. Cette intention, nous la trouvons déclarée dans le titre même : « Exercices spirituels pour se vaincre soi-même et ordonner sa vie sans se décider par aucun attachement qui soit désordonné. »
La décision, voilà le pivot de l’ensemble. Décision de l’Incarnation, qu’Ignace invite à contempler dans la délibération de la Sainte Trinité. Décision de celui qui, désireux de répondre à l’appel du Christ, dégagé des entraves paralysantes dues aux passions comme aux pièges subtils de l’amour propre, veut mettre l’amour dans les actes. Chercher le vouloir de Dieu dans la disposition de sa vie, trouver Dieu en toutes choses, devenir contemplatif dans l’action, sont des expressions synonymes qui indiquent la direction, cette « intention droite » qu’Ignace place au-dessus de tout, parce qu’elle est la pureté de l’amour dans le service. Son génie est d’avoir appliqué le discernement spirituel à la prise de décision, c’est-à-dire à l’exercice d’une liberté qui s’accomplit dans l’acte d’aimer davantage.
Si les Exercices peuvent favoriser la vie spirituelle, la pureté de coeur et la ferveur de l’esprit, comme beaucoup le recherchent avec profit en les refaisant périodiquement ou même chaque année, leur finalité demeure toujours de tendre, à travers tout, au choix décisif : la décision selon Dieu, celle qui va traverser toute l’existence et en orienter chaque moment. Voilà ce qui fait leur originalité, leur universalité et, peut-on ajouter, leur modernité.
Le Pèlerin mettait par écrit ce qui, tiré de son expérience, pouvait servir à d’autres : ainsi furent composés les Exercices, non tout d’une pièce, mais à mesure qu’Ignace, aventuré dans une époque en plein bouleversement, mis au défi de choisir, dans l’effervescence de la Renaissance, la voie du meilleur service, allait d’étape en étape, découvrant comme en se retournant le chemin que l’Esprit de Dieu traçait pour lui. Il percevait par une intime conviction qu’en ce temps de profonde mutation culturelle où la personne humaine accédait à la conscience de son autonomie, l’émancipation était une chance pour aider chacun à découvrir sa vocation particulière et à inventer selon l’Esprit sa mission dans l’Église et le monde. Vérité toujours actuelle, à mesure que le sentiment d’autonomie se fait plus vif et plus universel, ardente obligation à ne pas renoncer à cette liberté proprement chrétienne, sceau de l’image de Dieu en l’homme, en un temps où tant de voix invitent au fatalisme ou au conformisme.
Les commentaires qu’on lira ici sont aussi l’expression de ce qui, tiré de l’expérience, peut servir à d’autres. Les uns y trouveront une introduction à la démarche, les autres une relecture, un approfondissement ou une confirmation. Si le seul commentaire vraiment autorisé est celui que fait chaque retraitant en communiquant ses pensées intérieures à son guide, il reste que beaucoup se reconnaîtront en ces essais où d’autres se sont risqués. Tel un battement d’ailes, ils emportent là où souffle l’Esprit.
Le succès ininterrompu d’une première édition de ces commentaires (« Chercher et trouver Dieu », 124HS) nous a incités à en faire une totale refonte, en y intégrant de nouveaux développements puisés au fonds de la revue Christus. A l’heure où l’aventure spirituelle cherche ses voies, cette lecture suggestive des Exercices fournira un précieux repère.
Christus
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