Les premières lignes de la contribution
Le lien maternel
Confiance et fiabilité
   
Christus : Le rôle de la mère n’est-il pas d’abord engagé dans la chair, alors que celui du père le serait davantage dans la loi, donc dans une certaine séparation d’avec la chair ? Nicole Jeammet : Au départ, la mère doit faire croire à l’enfant que c’est lui qui fait advenir les choses qu’il désire, qui crée le monde - une espèce d’illusion du même que lui. S’il désire le lait, aussitôt le sein arrive dans la bouche. S’il est mouillé, aussitôt la mère le change, etc. C’est, selon Winnicott, la « préoccupation maternelle primaire ». Mais la mère ne sera « suffisamment bonne » que si, ensuite, elle peut « désillusionner » l’enfant. C’est aussi bien le rôle de la mère que du père. Car pour accepter l’altérité, accepter la différence, accepter que je ne crée pas le monde, et qu’à un certain moment c’est exactement le contraire de ce que je désire qui se passe, il faut avoir fait des expériences suffisamment sécures. C’est la sécurité qui permet la confiance. Emmanuelle Maupomé : Il me semble que les deux, père et mère, sont engagés dans un rapport à la chair et à la loi vis-à-vis de leur enfant. C’est certes un peu trop binaire de dire que la mère c’est la chair et le père, la loi. Mais, de fait, ils y sont engagés de manière différente. En général, il y a quelque chose d’immédiatement bouleversant pour les mères de faire naître un enfant. Elles ne savent pas en parler d’ailleurs. C’est de l’ordre de l’indicible, parce que cela touche aux tripes. Le père, lui, va pouvoir raconter, dire, l’histoire du moment où il s’est senti devenir père : parfois dès la grossesse, parfois plus tard au moment de la naissance, ou plus tard encore quand la mère le désigne comme père... À partir de ce moment, il s’engage lui aussi - et de plus en plus - dans un rapport charnel, corporel, viscéral. Dire que la mère n’a rien à voir avec la loi me semble aussi réducteur. Cette sorte de confiance ou même d’illusion primaire, cette sorte de folie à deux dans laquelle elle se trouve avec l’enfant, est une parole déjà dite, une parole de bénédiction, qui va rendre possible cette sécurité fondamentale et permettre ensuite l’accueil de la Loi. L’ouverture à l’autre, l’entrée dans la parole, rien de tout cela ne se fera si, de fait, il n’y a pas eu cette parole qu’a prononcée la mère (ou le père), cette parole - folle - de départ qui est : « Je suis entièrement à toi. Tu es tout pour moi. » La mère est donc dans ce rapport à la loi, mais un rapport qui va évoluer dans la mesure où il va falloir qu’elle sorte elle aussi de cette folie à deux. Et si le père porte ce rapport à la loi (on dit que c’est lui qui va détacher l’enfant de la mère), lui aussi sait qu’il faut qu’il se soumette à une loi que lui rappelle la mère : « Cet enfant qui est là, dit-elle, il va falloir s’en occuper. » Le père a déjà accepté d’être un peu séparé de sa femme. Il va falloir en plus qu’il accepte, et même protège, ce lien mère-enfant, le côté ennuyeux qu’il y a de s’occuper d’un enfant, de se réveiller la nuit, etc. L’homme fuit souvent le rapport à la loi qui consiste à ce que l’arrivée de l’enfant le désigne comme père et qu’il ne soit alors plus simplement l’enfant de sa mère ou l’amant de sa femme. On pointe souvent la pathologie du rapport fusionnel de la mère et de l’enfant, du refus de la séparation ; tout aussi fréquente est l’incapacité des pères à accepter cette séparation, cette distinction des générations.
   
   
   
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