| |
L’aventure humaine de la Pâque
Paul Legavre s.j.
Vieillir, mourir, ressusciter. Ces trois moments se présentent sur le chemin que tout vivant est appelé à prendre, un chemin existentiel qui est aussi un appel à la foi. Car la vieillesse n’est pas seulement le temps où les forces s’en vont. Elle ouvre aussi à la gratitude pour tout le bien reçu, elle est invitation à la reconnaissance du Donateur. Alors, désirer mourir entre les mains du Père devient possible, dans la foi en la résurrection promise. Dans le Christ, la gloire du Dieu plus grand nous attend. Tel est le mouvement de la Pâque à l’oeuvre dans le monde jusqu’à la fin des temps, tel est le mouvement du présent recueil, constitué d’articles décisifs publiés sur le sujet par Christus, et qui peut nous aider à prendre à bras-le-corps le Mystère pascal, en son versant existentiel.
Plus que jamais, en effet, il est important de revisiter les grandes vérités de la foi catholique, de les exposer à neuf; mais plus que jamais aussi il est vital que ces vérités prennent appui, s’incarnent, dans l’expérience humaine et spirituelle par laquelle elles se « vérifient ». Et le chemin de Pâques prend une signification sans doute plus juste quand il n’est pas seulement rapporté aux forces de renouveau qui travaillent le printemps de la nature et des êtres, mais aussi à l’expérience la plus intime qu’ouvre le temps de vieillir, tandis que le travail de la mort en nous, mais aussi dans nos très proches, nous met dans l’urgence du discernement de la Vie qui vient de Dieu et nous conduit à lui.
Vieillir : le temps de la reconnaissance
La chronique franciscaine raconte qu’un jour frère Léon demanda à François: « Dites-moi sans fard quelle opinion vous avez de vous-même ! » Et saint François de répondre qu’il se considérait comme le plus grand pécheur que la terre ait porté. « Mais vous voyez bien que d’autres commettent des fautes plus graves que les vôtres! Oui mais, répliqua François, si ceux-là dont vous parlez avaient reçu autant de dons et de grâces que j’en ai reçus, je suis sûr qu’ils se seraient montrés beaucoup plus reconnaissants que je ne suis. »
Mis en demeure, François d’Assise révèle d’un trait le fond de son coeur: le désir de devenir pleinement reconnaissant. La patience, la disponibilité, la sagesse des ans, certes, mais elles ne seraient encore que des vertus dont tout homme est capable si elles ne devenaient l’expression, l’éclat de l’amour, de cette charité divine dont saint Paul dit qu’elle excuse tout, qu’elle croit tout, qu’elle espère tout, qu’elle supporte tout. Vieillir, c’est peut-être cela : mettre à profit le temps qui nous est donné pour devenir plus reconnaissant, dans la double acception de ce terme.
La reconnaissance, c’est d’abord l’expression de la gratitude pour tout le bien reçu, avec le désir de répondre, d’offrir à son tour. Tant qu’on est dans la force de l’âge, on s’attribue sans y penser les énergies qui nous font agir. Mais quand les forces diminuent, on s’aperçoit mieux que tout est don, que tout est grâce, et la mémoire revient de ces moments de la vie où il nous fut révélé, le temps d’un éclair, que tout nous était donné, donné dans la générosité de la Création, dans la chaleur de l’amitié, dans la confiance en Dieu, donné encore dans la traversée des épreuves de l’existence où il nous a soutenu de sa fidélité. Reconnaître, c’est aussi identifier celui qui est à l’origine de ces dons. Joie de pouvoir donner son vrai nom au mystère de l’existence qui nous porte. « Révèle-moi ton nom », supplie Jacob au terme de la nuit où il lutta avec Dieu pour obtenir sa bénédiction. Vieillir, c’est aller vers celui que nous connaîtrons comme nous sommes connus de lui. Seul le sens de la durée, qui permet les combats et les réconciliations, peut nous faire pressentir dans la foi qui est Dieu, et qui nous sommes pour lui, notre identité profonde, le nom par lequel il nous appelle, par lequel il nous appellera au jour où il viendra.
C’est ainsi que l’existence qui passe peut nous faire entrer dans un long et patient travail de « relecture de la vie », autrement dit de lecture spirituelle de ce qui fut, et dont la fécondité ou les ambiguïtés révèlent la direction à prendre désormais. Au terme des Exercices, comme s’il s’agissait d’un fruit de longue maturation, Ignace reprend les mots de François en faisant demander, dans la « contemplation pour parvenir à l’amour », la grâce de devenir pleinement reconnaissants: « Tout ce que je suis, tout ce que j’ai, tu me l’as donné. Dispose de tout selon ton vouloir. Donne-moi seulement de t’aimer, donne-moi ta grâce, cela me suffit. »
Ressusciter et entrer dans la Gloire
C’est ce mouvement de l’amour que la mort vient mettre en question en nous, obligeant aux interrogations radicales. Et c’est pourquoi elle nous laisse balbutiants en un temps où l’on s’accommode volontiers de situations provisoires et de vérités relatives. On évite plutôt d’y penser. Comment ces questions, dès lors, pourraient-elles mûrir, dépasser l’angoisse, s’éclairer d’une autre lumière que celle du destin inéluctable, quand le corps est médicalisé et la fin de la vie entourée de mutisme? Comment, quand il n’y a plus de mots pour la dire, annoncer encore la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne, et faire de la nôtre une participation à ce grand sacrifice de lui-même qu’il offrit pour nous sortir de l’impasse ? Sans lui, en effet, nous ne savons ce que c’est ni que vivre, ni que mourir.
Mais qu’est-ce que le « mourir », cette expérience de la mort, telle que nous la vivons à travers celle des autres, proches ou lointains, telle aussi que chacun l’éprouve à son approche, et déjà à travers les diminutions de l’âge et de la maladie ? C’est l’expérience que la vie ne nous appartient pas, qu’elle est un don reçu, qui peut devenir offrande unie à celle du Christ, abandon entre les mains du Père. Voici, en effet, le renversement que Jésus opère en sa passion, où saint Jean voit si justement l’heure de sa Gloire : c’est alors qu’il est le plus livré, jouet des forces de la violence et de la dérision, qu’il est le plus libre. Victoire de l’amour : « Ma vie, nul ne le prend, mais c’est moi qui la donne. » C’est alors qu’il va mourir que le larron perçoit en un éclair fulgurant la force souveraine de son règne: « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. »
L’heure du grand passage s’éclaire ainsi pour chacun d’une lumière nouvelle, celle du Royaume où il est attendu, tandis que la main du Christ s’offre pour la traversée : « Passons sur l’autre rive ! » Lumière qui reflue sur tous ces petits passages de la vie qui, au jour le jour, opèrent le grand retournement par lequel « les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5,15). Il est significatif que la liturgie ait inséré ces paroles dans une prière eucharistique qui attribue à l’Esprit Saint cette opération de décentrement. La grande ennemie n’a plus rien à prendre quand, en lui, tout est déjà donné. La mort comme telle appelle ainsi à un mouvement d’abnégation et d’offrande qui ouvre à la vie, dans l’ordinaire des jours.
Dès lors, on comprend mieux le grand cri de saint Paul en Philippiens 3 : « À cause du Christ, j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui; (...) le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts. » C’est dès à présent que nous pouvons entrer dans la Vie, par la grâce d’un Autre dont nous éprouvons la puissance, dans la communion du Ressuscité. Et si saint Ignace ne définit pas vraiment ce qu’est « la Gloire plus grande de Dieu » à laquelle nous sommes appelés, il en va toujours pour lui « du service et de la louange de la divine Majesté » dans la fragilité même de nos existences.
La Gloire est au terme, et elle nous est déjà donnée dans le mouvement de la charité. Alors le mouvement du magis, le « davantage » ignatien qui puise aux grandes sources pauliniennes, s’avère invitation ecclésiale à suivre et servir le Christ, dans les hommes ses frères et soeurs. Alors le Ciel de Dieu prend visage humain, contre tous les enfers, « négatif absolu du Royaume », et l’au-delà prend une dimension de louange, viatique eucharistique pour la route. Jusqu’au Jour de Dieu, tel que Matthieu 25 nous y introduit, dans l’espérance de la promesse : « Venez, les bénis de mon Père, héritez du Royaume préparé depuis la fondation du monde. »
|