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  Distinguer pour unir

Paul Legavre s.j.

«Après le “tout politique” des années 70, nous sommes entrés depuis plusieurs années dans l’ère du “tout psychologique”. Le psy, en effet, a envahi l’espace médiatique et un nouvel impératif cherche à s’imposer : être bien dans sa peau ! La santé, premier souci de nos contemporains, a gagné de proche en proche la dimension psychique de l’existence. Quête de bonheur, ici et maintenant, sur cette terre. » Voilà comment la revue Christus présentait la question « Psychologie et vie spirituelle » en 2003.

La façon dont on assiste à l’heure actuelle à des remises en cause des formes établies de la psychanalyse dans notre pays signifie plus et autre chose qu’une contestation de ce « tout psy » ; elle est même sans doute l’une des expressions de cette revendication de bonheur et d’épanouissement. Et de fait, la quête de salut, réalité transcendante, a été aplatie et ramenée à une recherche de la santé et du bien-être psychique : le développement harmonieux de la vie psychique est devenu par bien des aspects la spiritualité de notre temps. Face à la grande confusion que cet état de fait engendre, jusque dans l’Eglise catholique, il faut affirmer que si la vie spirituelle ne se développe qu’à travers le psychisme humain, elle ne se confond pas avec lui.

Corps psychique et corps spirituel

Psychologie et vie spirituelle : il nous faut distinguer pour unir, sans confusion ni séparation. C’est l’apôtre Paul lui-même qui a opéré une discrimination entre le psychique et le spirituel : « L’homme psychique [l’homme laissé à sa seule nature] n’accueille pas ce qui est de l’Esprit de Dieu. C’est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge. L’homme spirituel au contraire, juge de tout et lui-même n’est jugé par personne » (1 Co 2,14-15). Cette invitation au jugement, au discernement, est au service de la reconnaissance de la Vie qui se donne, une vie sans fin. Paul n’écrit-il pas, dans l’Epître aux Romains : « On est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel » (Rm 5,5) ? Cela n’appelle aucunement à méconnaître l’unité de l’esprit dans l’être humain : il y a un seul esprit, parce qu’il y a une seule Vie qui se donne aux vivants que nous sommes. Chair habitée par l’Esprit, nous sommes sujets de la Parole, travaillés par la question de l’Autre.

Psychologue et directeur spirituel seront tous deux dans l’écoute de la parole du sujet, de la personne. Mais là où l’écoute de la vie qui se donne (et de ce qui s’y oppose) rend l’accompagnateur spirituel attentif aux mouvements de la foi, de la charité et de l’espérance — vertus théologales qui, par la relation aux autres, nous mettent en relation avec Dieu —, le psychanalyste, lui, de par sa formation, sera dans le travail de l’interprétation : c’est à lui qu’il revient d’« interpréter les associations libres d’idées afin de dénouer les liens inconscients que la parole entretient avec les symptômes » (Denis Vasse).

Ouvrir ce numéro par des articles intitulés : « La sanctification dépend-elle du psychisme ? » (Louis Beirnaert) et : « Accompagner l’homo viator » (Jacques Arènes) indique ce double mouvement : la spiritualité est interrogée par la découverte du psychisme humain, mais la psychologie est à son tour questionnée par la spiritualité. Nombre de baptisés, notamment les plus jeunes, cherchent des accompagnateurs spirituels pour être écoutés, accueillis sur leur chemin. Comme s’ils avaient suffisamment intégré la requête d’épanouissement dans laquelle ils ont grandi pour ne pas se comprendre seulement comme des êtres blessés. En réaction, ils veulent aussi ressaisir leur itinéraire comme une histoire de conversion et de salut.

Psychologie et vie spirituelle, ou plutôt anthropologie et vie spirituelle ? Dans ce hors-série, c’est bien de l’homme tout entier qu’il s’agit, l’être de parole et de désir dans sa quête de Dieu.

Le souci de soi peut-il être spirituel ?

Dans l’histoire de Christus, plus de cent vingts articles ont abordé, à un titre ou à un autre, ces questions. Il est intéressant de noter que dans les années 50, la psychologie est là pour interroger ce qui, dans les pratiques spirituelles, est de l’ordre du renoncement, de la mortification, de l’abnégation. Ainsi, Maurice Bellet, dans plusieurs articles, interrogera les traces d’un christianisme jansénisant qui empêchait le chrétien de « s’aimer soi-même ». Puis, pendant les années 60, nombre de textes invitent à accueillir le désir tel que le met en lumière la psychanalyse. Cette dernière est reçue progressivement dans la revue comme une science à part entière, avec une marque de « scientificité » dans l’écriture.

Les années 80 consacrent l’émergence des différentes psychothérapies. Au cours des années 90, la revue essaie, non sans succès, de faire dialoguer systématiquement et dans les deux sens psychologie et vie spirituelle. Ainsi, en cinquante ans, Christus a successivement accompagné la sortie du « moi haïssable », valorisé par Pascal, puis la reconnaissance d’un légitime désir de bonheur, avant d’œuvrer à un rééquilibrage, face au désir sans frein d’épanouissement personnel, porté notamment par la vague des idéologies du « développement personnel ». Lus aujourd’hui, les articles retenus dans ce hors-série prennent une signification et un poids neufs. Ils invitent à comprendre autrement ce qu’il en est de l’homme, de la nature et de la pérennité de son désir.

« Le souci de soi qui est si prégnant dans les propositions de “développement personnel” peut-il être spirituel ? » Car la liberté tellement cherchée dans la satisfaction des besoins laisse désemparé, désorienté : la jouissance n’a pas conduit à la joie. Et l’injonction de s’épanouir risque de peser lourdement sur l’existence. De plus, lorsque l’homme est ramené à un réservoir de potentialités, il manquera l’altérité d’un Donateur, ainsi que l’autre rencontré dans la relation. Comment alors véritablement aimer et être aimé ? Le souci de soi ne sera spirituel que s’il se transforme en souci d’écoute et en obéissance à la parole de vérité qui parle en nous. La parole de la Croix ne vient-elle pas interroger le désir de réalisation de soi, pour le situer de manière juste ? Singulier bonheur des béatitudes et d’un Maître qui invite à entrer dans le mouvement d’offrande qu’il a fait de sa propre vie, pour que d’autres vivent.

Mais comment s’ouvrir à l’autre quand le moi est si déstructuré ? Face à l’hypertrophie contemporaine du moi, la redécouverte d’une nécessaire abnégation est essentielle pour entrer dans ce mouvement d’une vie reçue et donnée. C’est l’un des lieux décisifs du combat spirituel, dans la foi en la promesse d’un autre. Nous n’avons jamais fini d’apprendre à nous fier à la promesse de l’amour et à son accomplissement, dans la foi en Dieu qui appelle l’homme à la vie. La remise de soi à un autre est tout à la fois chemin et porte d’entrée dans la vie véritable, elle est marquée par la joie qui vient de Dieu.

Ainsi en fut-il pour l’un des premiers pères de la Compagnie de Jésus, Pierre Favre, il y a cinq cents ans. Sous la conduite patiente d’Ignace de Loyola, son instabilité affective et spirituelle se mua en présence pacifiée à lui-même et aux autres. L’homme à la sensibilité convertie, unifiée, devint un apôtre à la bonté universelle, toujours en chemin, à la recherche de « tous et chacun » pour répandre le salut : « Favre reconnaît dans les mouvements qu’il constate en lui et partout le mouvement de Dieu, le Mystère qui s’ouvre afin que tous les hommes y soient associés. » Par son Esprit, Dieu ne cesse de venir dans le monde pour se donner à nous, pour notre plus grande joie.

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Après les deux numéros remarqués sur « Le souci de soi » (n° 188, octobre 2000) et « Psychologie et vie spirituelle » (n°197, janvier 2003), Christus reprend donc à frais nouveaux toutes ces questions. Le hors-série comprend les articles décisifs publiés sur la question par la revue depuis ses origines. La première partie revient sur les « Fondements anthropologiques » qui éclairent l’aventure humaine et interviennent dans toute quête de Dieu. La deuxième partie est attentive à « L’homme et son désir », à la grâce de Dieu. La troisième partie, « Abnégation et joie », dit la visée chrétienne : pour les disciples de Jésus, il s’agit de perdre sa vie pour la trouver, c’est-à-dire pour vivre de la vie de Dieu. C’est là, de façon ultime, qu’un oubli de soi débouche sur le juste don de soi aux autres, dans la charité du Christ.
   
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