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La joie ne s’achète pas. C’est peut-être pour cela qu’elle est rare. On peut
se procurer du plaisir, et la société marchande s’en charge, offrant un
bonheur de façade qui occulte trop souvent l’absence de vraie joie. Mais
celle-ci ne peut qu’être reçue, comme une surprise, un étonnement d’être,
le pressentiment d’un accomplissement.
Tel est le premier degré de la joie, celui de s’accomplir par la création. C’est
une expérience commune. Toute création est joie, disait Bergson, et plus la
création est riche, plus profonde est la joie : celle de la mère heureuse
d’avoir mis au monde un enfant, celle de l’artiste assuré de son œuvre, de
l’ingénieur ou du technicien qui participent à la réussite d’une entreprise.
C’est pourquoi la peine la plus ingrate est peut-être d’être privé de toute
responsabilité.
Mais il est une joie plus haute, qui est liée à la présence de ceux qu’on
aime. Joie de l’amitié, de l’amour humain, de la communion. Joie plus
surprenante encore de la réconciliation. Le ciel y participe. Lorsque deux
personnes se rencontrent et que l’une dit à l’autre : « Pardonne-moi », il se
passe quelque chose d’unique, de plus important, disait Ingmar Bergman,
que toutes les trompettes du paradis.
Cependant, cette joie est encore trop courte, sujette aux changements et
aux fragilités de cette vie. Le Christ a promis aux siens la joie parfaite au
milieu des contradictions endurées à cause de lui. Demeurer uni dans
l’épreuve comme dans la réussite à Celui qui, pour nous, a souffert la mort,
c’est participer à une joie que rien ni personne ne peut enlever. Ainsi
Thérèse de Lisieux qui, au cœur des ténèbres, disait à son Seigneur : «
Est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ? »
On ne peut séparer ces joies qui s’appellent comme les voix d’une fugue et
qui font pressentir la présence du divin dans le plus humain. Plaisir et joie
ne s’opposent pas. Mais la joie, qui est au-delà du plaisir, nous indique son
bon usage. Il y a, en effet, plus de joie à donner qu’à recevoir, à faire plaisir
qu’à prendre plaisir. Joie du banquet partagé, figure du Royaume où le
maître servira les siens.
Sortir de soi, tel est le prix de la joie. Ne chercher que le bon plaisir de Dieu,
tel est son secret. Sans calcul, loin de tout amour mercenaire. La joie
viendra, quand il voudra, comme l’époux au milieu de la nuit. L’attente
creuse le désir, et s’il faut se garder des exaltations imméritées qui veulent
forcer sa venue, il faut bannir tout autant la morosité maladive que
l’espérance a désertée.
Christus
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