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Introduction : Une mystique de service
   
  Lorsque les historiens cherchent à qualifier l’expérience spirituelle d’Ignace de Loyola, ils utilisent volontiers l’expression « mystique de service » pour la distinguer de la mystique nuptiale ou de la mystique spéculative. Mais l’expression, tout en ayant des accents évangéliques évidents, peut induire l’idée d’une certaine distance au sein de l’union : le serviteur n’ignore-t-il pas ce que fait son maître ? Ce serait se méprendre totalement sur la signification d’un mot que l’on retiendra pourtant comme caractéristique, en le chargeant du sens que lui a donné saint Ignace.

Celui-ci, en effet, après ses études à Paris et son ordination à Venise, avait décidé de « se préparer en priant la Vierge qu’elle voulût bien le mettre avec son Fils ». La demande se fait pressante alors qu’en cette année 1537 il se trouve au centre d’un groupe de compagnons qui cherchent leur route et qu’il se prépare à célébrer sa première messe à Rome. À l’entrée de la ville, ne sachant comment ils seront reçus par le pape, à la disposition duquel ils veulent mettre leurs forces neuves, Ignace s’arrête dans la chapelle de la Storta et, « alors qu’il faisait oraison, il éprouva un tel changement dans son âme et vit si clairement que Dieu le Père le mettait avec le Christ, son Fils, qu’il n’aurait pas le courage de douter de cette chose, à savoir que Dieu le Père le mettait avec son Fils ». Lainez, son confident, qui se trouvait présent, a détaillé le contenu de cette vision en disant qu’il sembla à Ignace « voir le Christ avec la croix sur l’épaule et, près de lui, le Père qui lui disait : Je veux que tu le prennes pour serviteur. De sorte que Jésus le prenait en lui disant : Je veux que tu nous serves. Pour cette raison, prenant grande dévotion à ce nom très saint, il décida que le groupe s’appellerait Compagnie de Jésus ».


La dimension trinitaire


La notion de service peut donc convenir pour caractériser la mystique ignatienne, si l’on veut bien la comprendre comme mise avec le Fils, serviteur du Père portant sa croix, connu et aimé comme celui qui poursuit son oeuvre de salut dans le monde. Un autre confident privilégié, Jérôme Nadal, exprimera plus tard ce charisme avec une grande vigueur : « Nous savons que le Père Ignace avait reçu de Dieu la grâce singulière de pratiquer librement la contemplation de la très Sainte Trinité et de s’y reposer. Tantôt il était conduit par la grâce de contempler toute la Trinité, il était porté, uni en elle de tout son coeur par un profond sentiment de dévotion et de goût spirituel. Tantôt c’est le Père qu’il contemplait, tantôt l’Esprit Saint »
C’est à Manrèse, en 1523, qu’Ignace reçut le commencement de ses illuminations intérieures, quand Dieu, dira-t-il dans son Récit, se comportait avec lui comme un maître d’école. Il rapporte cinq points significatifs de ce temps qu’il qualifiera plus tard comme son « église primitive » : 1. Il avait beaucoup de dévotion à la très Sainte Trinité ; 2. Une fois se représenta en son entendement, avec une grande allégresse spirituelle, la manière dont Dieu avait créé le monde ; 3. Il vit clairement avec l’entendement comment Jésus Christ notre Seigneur se trouvait dans le très Saint Sacrement ; 4. Souvent, en oraison, il voyait avec les yeux intérieurs l’humanité du Christ 5. Ce point a été appelé, dans la tradition ignatienne, « l’illumination du Cardoner », à cause du nom de la rivière voisine. Une illumination sans vision, de caractère intellectuel, et tellement claire qu’il lui semblait être comme un autre homme et avoir un autre intellect : « Il comprit et connut de nombreuses choses, aussi bien des choses spirituelles que des choses concernant la foi et les lettres, et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses lui paraissaient nouvelles. » Aux réalités spirituelles, Ignace ajoute les « letras », mot qui recouvre ce que nous appelons la « culture ». Il ne s’agit pas là d’un savoir, mais plutôt d’une sagesse « architectonique », à laquelle on peut rattacher la substance des Exercices spirituels et le germe de la future Compagnie de Jésus. Il fallait rappeler brièvement ces données pour souligner deux dimensions de la mystique ignatienne : la vision et l’action.


La vision et l’action


Ce qui frappe d’emblée dans l’expérience d’Ignace, c’est le côté lumière, illumination de l’intelligence, saisie intuitive du rapport entre la création et la grâce. En ce sens, Ignace est théologien, non à la façon scolastique, mais par une connaissance intérieure affective autant qu’intellectuelle, comme le montre l’admirable étude de Hugo Rahner qu’on lira ci-après. Ce qui éclaire son intelligence et travaille son désir d’être avec le Christ, c’est le mystère de l’Incarnation. Il lui fait demander « la connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin de mieux l’aimer et le suivre ». C’est ce qui l’attire d’abord vers les lieux où Jésus a vécu.Mais sa Jérusalem sera Rome, là où le « Vicaire du Christ sur terre » a la vision la plus universelle des besoins du monde.

Ainsi, la contemplation d’Ignace va de la Trinité au monde, de l’en-haut vers l’en-bas. Après avoir signalé la grâce singulière qui lui fut donnée de pratiquer librement la contemplation de la Sainte Trinité, Nadal ajoute, en effet : « Et en outre, en toutes choses, actions, conversations, comme s’il sentait et contemplait la présence de Dieu et le goût des choses spirituelles, il était contemplatif dans l’action même. Ce qu’il avait coutume d’exprimer par ces mots : il faut trouver Dieu en toutes choses. »

L’expression est typique de la conception que se fait Ignace de la volonté de Dieu : sa recherche ne concerne pas seulement la conformité aux commandements, c’est-à-dire sa volonté générale. Mais elle s’efforce plus encore de découvrir sa volonté particulière en se mettant dans l’« indifférence », pour découvrir par l’expérience intérieure des motions spirituelles la façon dont l’Esprit l’invite à suivre le Christ dans les circonstances concrètes de la vie, en commençant par la décision fondamentale de l’élection.

Tel est le présupposé fondamental de la mystique ignatienne : la volonté de Dieu est un vouloir agissant, le vouloir d’un amour qui se communique. On comprend aisément que de telles affirmations aient pu, à l’époque des alumbrados, soulever quelques suspicions. Rendant raison à Jean III du Portugal des huit procès qu’il subit, Ignace disait : « C’est parce qu’on s’étonnait que, n’ayant pas fait d’études, je fusse capable de m’entretenir à loisir des choses spirituelles. » Tel est pourtant le paradoxe : l’homme qui affirme avoir été confirmé dans sa foi à Manrèse, à tel point qu’il avait souvent pensé que « s’il n’y avait pas d’Écriture qui nous enseigne ces choses de la foi, il serait déterminé à mourir pour elles seulement en raison de ce qu’il a vu », est aussi celui qui, à côté des Règles pour discerner, donne des Règles pour sentir avec l’Église et invite à coopérer à la grâce divine en utilisant les moyens naturels que sont les facultés humaines, la culture et les relations sociales, puisque « Dieu désire être glorifié et servi avec ce qu’il donne comme Créateur, qui est la nature, et avec ce qu’il donne comme auteur de la grâce, qui est le surnaturel » (Constitutions, n° 814).

La tradition ignatienne fut pourtant marquée dans l’histoire, comme l’indique l’article de Maurice Giuliani, par la tension entre une tendance plus contemplative (l’école de Baltasar Alvarez pour l’Espagne, celle de Lallemant pour la France), où le primat est donné à l’affectus et au discernement des esprits, et une autre plus ascétique et rationnelle, orientée directement vers l’action. Une lettre du général Aquaviva sur l’oraison, en 1590, conclut le débat : l’oraison doit toujours tendre à un but pratique et ne pas s’arrêter aux joies de la contemplation, dès lors que pressent les besoins apostoliques. Il faut aller à Dieu par une intention droite qui transforme l’action en prière, ce qui d’ailleurs suppose l’habitude de l’oraison. Une oraison où Dieu notre Seigneur communique ses dons, écrit Ignace à Borgia, « une foi, une espérance, une charité très vive, la joie et le repos spirituel, une consolation intense, l’élévation de l’esprit, et l’humilité et le respect pour l’Église ». « Je ne veux pas dire, ajoute Ignace, que nous devions les rechercher pour nous y complaire, mais, convaincus au fond de nous-mêmes que sans eux nos pensées, nos paroles et nos oeuvres sont mêlées, froides et agitées, pour qu’elles deviennent chaudes, claires et justes pour le plus grand service de Dieu ».
   
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