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La musique aujourd’hui a envahi le temps et l’espace personnels et sociaux. Elle est partout, elle nous accompagne pour ainsi dire dans toutes nos activités. Sous des formes très diverses elle touche tout le monde, et non plus seulement des mélomanes avertis ou des amateurs de tel ou tel genre. Sa pratique s’est aussi largement étendue et démocratisée. Considérable est le nombre de gens qui aujourd’hui apprennent, jouent, voire composent, au point que beaucoup considèrent la musique comme l’expression spirituelle privilégiée de l’homme.
Ce dossier veut prendre au sérieux, en l’interrogeant, cette empreinte spirituelle de la musique dans l’univers contemporain. En quoi est-elle spirituelle ? Peut-on l’affirmer de toute musique ? La tradition ne nous aide pas beaucoup, car la musique est peu présente dans les récits d’expérience spirituelle. Liée au corps et à la sensation, elle est plutôt le lieu du charme, voire du divertissement, quand elle se donne ailleurs qu’à l’église.
Cependant, chacun peut faire l’expérience universellement partagée que la musique, qui n’a en elle ni sa fin ni son origine, « ouvre à plus grand qu’elle » (P. Faure). Elle joue d’abord un rôle essentiel dans la relation à autrui quand chaque génération se reconnaît dans telle ou telle chanson (R. Migliorini). Mais la musique ouvre aussi chacun à sa propre intériorité. Expérience fondatrice, particulièrement pour les jeunes : leur engouement pour la musique devient un lieu spirituel, quand s’y éduque leur sensibilité, condition d’une présence plus accordée à soi-même et aux autres (P. Sevez). Cette capacité qu’a la musique de travailler la sensation lui confère d’ailleurs une fonction thérapeutique, par exemple en prison (M.-T. Esneault).
Bien connu déjà dans l’Antiquité, ce pouvoir de la musique suscitait la méfiance des Pères de l’Église qui en appelaient au discernement. Chant des sirènes qui mène à la mort, elle est aussi la joie de David, qui chasse de sa lyre les angoisses du roi Saül et pacifie son coeur au profit d’une écoute plus sereine (J.-L. Chrétien). Si la musique est une voie spirituelle, c’est bien parce qu’elle se fonde sur l’écoute. Elle donne ainsi accès à la foi, quand elle appelle une forme de présence, à la manière du Christ, où la liberté, la rencontre, l’harmonie l’emportent sur la maîtrise du monde. Voie étroite cependant entre la tentation d’une musique enchanteresse qui comblerait illusoirement la foi, et la facilité des rythmes obsessionnels où elle peut sombrer (P. Charru). La musique n’est certes pas neutre, elle peut « accompagner » des régimes inhumains, et même quand elle se veut « indépendante », elle n’échappe pas à une possible instrumentalisation (J.-L. Pouthier). C’est ce à quoi échappe Alban Berg en reprenant un choral de Bach dans son concerto à la mémoire d’une enfant morte. Il invite alors à entendre dans ce rapprochement la confession la plus spirituelle qui soit : l’espérance d’éternité qui s’élève, ténue et insistante, du fond même de l’absence (F. Marxer).
On le voit, les musiques qui assument une dimension spirituelle, même chrétienne, ne sont plus dépendantes du cadre strictement liturgique. Les compositeurs contemporains le prouvent (J.-M. Dieuaide). La musique liturgique quant à elle, s’est profondément renouvelée depuis le concile : « Au service de la liturgie, elle veut habiter le Mystère qu’elle célèbre pour construire la foi personnelle et communautaire » (P. Lebrun). Mais, spirituelle ou liturgique, la musique ne touche-t-elle pas son but quand elle conduit l’homme et la femme à goûter comme une offrande le silence où Dieu parle (P. Goujon) ?
Christus
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