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Le syncrétisme religieux dans lequel nous vivons oblige les chrétiens à mieux exprimer leur différence. Et l’individualisme contemporain, qui pousse à l’indifférence, les somme d’affirmer leur identité. Les temps que nous vivons, à l’aube du troisième millénaire, provoquent les disciples du Christ à dire -et d’abord à se dire à eux-mêmes- qui est leur Dieu et ce que c’est que d’être homme.
« Faisons l’homme à notre image. » Cette délibération divine, que le livre de la Genèse situe au commencement de l’histoire, insinue déjà que Dieu est une communauté de personnes. A la lumière de la révélation pleinement accomplie, saint Ignace osera contempler cette même délibération en oeuvre dans l’Incarnation : « Voir les trois Personnes divines, comment elles regardent toute la surface de la terre et les peuples dans un si grand aveuglement, et entendre ce qu’elles disent : Faisons la rédemption du genre humain.' »
Mais qu’est-ce qu’une personne en Dieu ? Ici, la raison défaille plus encore : impossible de donner aux personnes divines une définition commune, puisque ce serait individualiser trois êtres qui seraient trois Dieux. Tout leur est commun de l’unique nature divine : « Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi », dit Jésus à son Père. Pour exprimer ce qui, dans l’unique Trinité, distingue les trois, c’est-à-dire leurs relations de paternité, de filiation et de spiration dans l’amour, il a fallu un mot qui dise l’originalité de chacun. Ainsi, la personne en Dieu est tout entière relation, tout entière tournée vers l’autre, comme le figure de façon si profondément théologique l’icône de Rublev : le Père ne se connaît et s’aime que dans Celui qui fait toute sa joie, et le Fils dans Celui dont il accomplit toute la volonté, en un mouvement d’amour, leur Esprit commun, qui est totale décentration de soi.
C’est devant ce buisson ardent, brasier qui ne se consume pas, que Moïse reçut la révélation du Nom ineffable, et qu’il découvrit le Dieu des vivants. Ni par puissance, ni par force, mais dans l’humilité de l’adoration. « La raison ne produit que des idoles, faisait remarquer Grégoire de Nysse, seule l’admiration peut aller jusqu’à Dieu. » En lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être, dira saint Paul ; en lui, nous sommes élus dès avant la création du monde pour devenir fils dans le Fils, saints et immaculés en sa présence dans l’amour.
La révélation du mystère de la Trinité manifeste ainsi la profondeur du mystère de l’homme, qui, créé à l’image de Dieu, est appelé à lui ressembler en entrant dans ce même mouvement de communion. L’homme est personne, lui aussi, c’est-à-dire être de relation. Mais il est une personne créée, qui doit d’abord naître, croître, se dégager de sa matrice, pour devenir un individu séparé. Comme l’a affirmé le Concile par une expression souvent reprise par Jean-Paul II : « L’homme est dans toute la création la seule réalité que Dieu a voulue pour elle-même. »
C’est dire combien chaque personne est unique. Unique, parce que voulue pour elle-même, appelée par son nom, sauvée par le sang du Christ. L’exultation de Marie chante, dans l’allégresse de la reconnaissance, l’expérience du regard de Dieu sur son humble servante, qui la distingue et l’élève parmi toutes les générations : « Le Puissant fit pour moi de grandes choses ! »
Mais cette joie la tourne aussitôt vers les autres, tous les autres, et en particulier sa cousine Élisabeth qui, l’écoutant, se trouve à son tour emportée dans la même jubilation : « Son amour s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent ! » Oui, chaque personne est unique, mais, dans l’acte même de la création qui l’appelle à exister, elle est « tournée vers » et ne peut s’accomplir que dans la louange et le service. Nous touchons ici les limites de l’individualisme contemporain qui voit d’abord dans les personnes des sujets de droits et glorifie leur autonomie, en oubliant leur vocation divine.
Ainsi, le mystère trinitaire nous rappelle que si chaque personne est singulière, elle ne se réalise cependant qu’en sortant d’elle-même pour se tourner vers l’autre. Après avoir longuement contemplé ce même mystère, saint Ignace écrivait : « Que chacun se persuade qu’il progressera spirituellement dans la mesure où il sortira de son amour, de son vouloir et de ses intérêts propres. » Cette sortie de soi, qu’exprime la figure de l’Exode et que réalise la Pâque chrétienne, est le mouvement par lequel il se laisse emporter par l’amour trinitaire dans une totale décentration.
Le rite d’ouverture solennelle de la porte sainte de la basilique Saint-Pierre ne fait pas qu’inaugurer une année jubilaire extraordinaire pour commémorer la naissance du Christ. Il veut signifier qu’un chemin est ouvert, une porte d’espérance. Et il nous rappelle que ce chemin a un nom, Jésus Christ. C’est en nous mettant à son école que nous pouvons trouver le sens le plus profond de cette vie : l’apprentissage de l’amour. Vivre en lui de l’amour du Père, par la puissance de l’Esprit, c’est accueillir l’avenir, don de la paternité de Dieu.
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